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 Draguibus [Vitooo ♥]

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Alitia Toscane

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MessageSujet: Draguibus [Vitooo ♥]   Mar 19 Oct - 18:43

Spoiler:
 

Ce soir-là, le soleil avait disparu depuis déjà deux bonnes heures. La nuit n'avait pas encore jeté son voile sombre sur Milan, même si une lune pâle flottait dans la voûte légèrement nuageuse. C'était une de ces heures entre chiens et loups, où le bleu du ciel d'hiver s'apparentait à l'indigo et qu'un horizon violacé couvrait peu à peu les dernières lumières. Néanmoins, il faisait encore très clair. Des stries blanches rayaient les nuances pastels que présentaient les cieux. Et même s'il n'était pas encore Novembre, une odeur typique régnait dans l'air. Un mélange de froid -mais la fraicheur avait-elle réellement un parfum? N'était-ce pas plutôt une fragrance qui allait de pair avec la venue des basses températures, et dont on ignorait l'origine?-, de feux de bois -déjà-, d'herbes, d'humus en décomposition et de gaufres chaudes que l'on tendait aux passants. Demain, il était presque certain qu'un lourd brouillard dont Milan était accoutumé irait recouvrir la ville et ses environs. C'était un temps qu'Alitia aimait bien. Emmitouflés dans leurs manteaux et leurs vestes, la gorge enveloppée à la va-vite par un foulard ou une écharpe, les passants vaquaient à leurs occupations sans prendre le temps de savourer le calme de cette soirée paisible. Dans les rues piétonnes pavées, ils quittaient leur lieu de travail et s'empressaient de se rendre à leur domicile, parfois accompagnés par un conjoint attentionné et un ou deux enfants en bas-âge qu'on venait d'aller chercher à la garderie. Les étudiants marchaient en petits troupeaux joyeux, bavardant, le souffle court, quelques sacs remplis de vêtements fraîchement achetés se balançant au bout de leurs bras. Un vendeur de churros tournait d'un bras ferme sa presse et la pâte qui en sortait plongeait dans l'huile bouillante dans un crépitement appétissant. Tout ce petit monde respirait, vivait et s'agitait loin de la jeune fille.

En dépit de son sentiment d'être à des kilomètres de ces gens si semblables et pourtant si étrangers, elle appréciait ce remue-ménage de ce début de soirée. Elle lui trouvait un charme apaisant qui lui donnait envie de s'assoir sur un banc et de regarder. Juste regarder. Les gents, les mots, les éclats de conversations qui leurs échappaient et qui lui parvenaient. Capter les regards, brillants, fatigués, plongés dans les brumes des pensées. Observer ces personnes qui allaient deux par deux, se tenant la main du bout de leurs doigts enlacés, bras dessus, bras dessous, ou ceux qui allaient l'un devant, l'autre derrière, comme un chien fidèle suivant son maître. Il aurait suffit qu'elle se lève, fasse trois pas et lève sa paume pour les toucher. Et pourtant, pourtant, pourtant... Si loin! A des années-lumières. Dans une autre dimension. Elle était une personne observant des fantômes d'un autre temps. Ou le contraire. Se promenant dans un souvenir. Un présent irréel.

Enfin, ça, c'était d'ordinaire. Ce jour-là, même si la soirée tentait de l'influencer comme d'habitude, Alitia était plus proche d'eux, parce qu'elle n'avait pas le temps de se laisser à la contemplation. Elle aussi avait une tâche, un objectif. Et sa présence hantait son estomac d'un creux d'impatience, son cœur d'un petit rythme plus effrénée que d'habitude. Elle se tenait, droite, immobile au milieu d'une rue. Après avoir jeté un long regard autour d'elle, elle pencha la tête pour consulter son notebook. Ses longs cheveux teints balayèrent sa joue un peu rougie par les dix degrés qui régnaient. Le plan la nargua. Elle était encore loin. Seulement, comme sa voiture était à l'autre bout de sa destination, il avait bien fallu qu'elle traverse le centre-ville. Bon. La petite ruelle à droite devait lui permettre de rejoindre un axe routier moins fréquenté que les riantes avenues piétonnes et de gagner au final les petits quartiers résidentiels, semblables au sien. Ce n'était pas encore la banlieue cossue, avec ses petites maisons de pain d'épice côtes à côtes, ses jardins amoureusement entretenus, ses voisinages et ses barbecues entre aimables propriétaires. Non. Bien plus intégrés à la ville, il s'agissait de ces faubourgs où les immeubles se rangeaient sagement le long de rues propres et de parkings peu remplis. Le genre d'endroit où on entendait plus aucun bruit après vingt-et-une heure, d'endroit calme à l'écart du centre-ville. La même chose, à peu de choses près, que le nid que s'était trouvé le Frangin pour y vivre une vie à peu près propre. Du moins, il en donnait l'illusion et le foyer où elle avait vécue quatre ans avait longtemps était synonyme de confort et de bien-être. Leur chez-soi. C'était elle qui l'astiquait régulièrement, afin d'offrir au Frangin, le soir, un endroit où il se sentait bien, un refuge, après une longue journée dehors.

Cela n'avait pas été très utile.

Alitia pivota et emprunta l'étroit passage, dans lequel aucun touriste ne se serait aventuré tant il était invisible, coincé entre un restaurant et une boutique de souvenirs. Son sac battait contre sa hanche, rythmant chacun de ses pas. Elle progressait rapidement, sans perdre de temps. L'entretien qu'elle souhaitait avoir ce soir était trop important pour qu'elle prenne le risque d'arriver trop tard et de trouver la porte hermétiquement fermée aux importuns. D'un autre côté, la jeune fille n'était pas sûre de dénicher la personne qu'elle cherchait à son domicile. Après tout, elle ignorait tout de lui. Juste son nom, lointain souvenir pâle, retrouvé dans le répertoire d'un portable inusité depuis plusieurs mois. L'adresse, c'était Internet qui lui avait donné. Loué soit le Web. Son âge... Elle ne pouvait que supposer, en se basant sur les images qu'elle avait déterrées de sa mémoire et sur le contexte. Autant dire qu'elle avançait un tantinet au hasard. Elle suivait un chemin parce qu'elle savait que c'était lui qu'elle devait emprunter, sans savoir ce qui l'attendait au bout.

Est ce que Vito Vargas (Comment j'ai trop envie de faire un triomphal TINTIIIIIN!) lui apporterait plus que ce qu'elle avait découvert avec les autres?

Ce mec, c’était un OVNI. Ou un OBNI –Objet Bourré Non Identifié-, plutôt. Un gars qu’elle voyait parfois à l’appart, quand le Frangin faisait une pseudo-fête où elle était gentiment conviée à aller chez Elisa ou rester dans sa chambre, après avoir fait le repas. Fermée à clé, la chambre. Dans le cas où un type éméché aurait débarqué pour vomir sur la moquette. Bon, d’accord. Ce n’était jamais arrivé. Les fêtes à l’appart restaient dans la limite du raisonnable. Sinon, elle ne répondait plus de rien.

Une fois, lui semblait-il –mais n’était-ce pas à des années lumières ?-, c’était ce gars qui avait ramené le Frangin à la maison. Parce qu’il tenait à peine debout, le pauvre. Et puis, il lui était arrivé de le voir certains après-midi passés en ville avec le Frangin, pour traîner, juste comme ça. Il était facilement reconnaissable : le gugus possédait de longs cheveux argentés qui le faisait ressembler à un bishô de mangas, tout droit sortit du Japon. Eh, oh, Toscane, tu n’as rien à dire, se morigéna-t-elle paisiblement. Pis il avait un sourire de barge, parfois. Bon, ce n’était pas un homme qu’elle voyait très souvent. Le Frangin le connaissait relativement bien, c’était sûr, mais ils n’étaient pas tout le temps fourrés ensemble, loin de là. Enfin… Peut-être que si. Alitia n’en savait rien, en fait. Le Frangin ne lui faisait pas un compte rendu de toutes ses sorties. Ce qui était sûr, c’est qu’un moment, soit il y avait à peu près un an, un an et demi, elle n’avait plus jamais revu Vito truc. Et rien que pour ça, Alitia ressentait ce petit battement de cœur caractéristique dans sa poitrine. Quelque chose sur lequel elle ne pouvait pas mettre de nom. Trop de mélanges, trop d’impressions. Mais ce n’était pas un sentiment de bienveillance qui l’animait, ni une impatience juste curieuse qui la contraignait à marcher d’un pas vif. Un peu de colère. D’incompréhension. De jalousie. La colère, beaucoup. C’était fort, grand, facile à accepter, facile à faire sortir. Et sa lucidité ne lui faisait pas douter une seule seconde que cette colère, ce ressentiment cachait autre chose.

Cependant, Alitia était bien trop fine pour montrer cet écœurement d’une façon plus prononcée qu’un ton un peu froid, un peu distant. Trop bonne fille. Le mépris qu’elle portait à ce genre d’individus – ces pseudos amis, qui se contentaient en réalité de faire l’hypocrite et de demander vaguement comme ça allait sans écouter ni s’intéresser à la réponse- n’avait d’égal que le désarroi qu’elle avait ressentie pendant une trop longue période. Alors, le Vito machin, là, avec ses quelques années en plus, son aisance et le fait qu’il pouvait perdre son temps à fumer, boire et compagnie au moins une fois toutes les deux semaines avec le Frangin… Elle ne le sentait pas du tout. En fait, elle était presque certaine que ce type n’allait pas lui apporter grand-chose. Un gars qu’il voyait uniquement de temps en temps, relation cordiale, sympathique –une connaissance, quoi- qui avait disparu sitôt que le Frangin avait cessé de se pointer aux petites fiestas entre habitués…
Eh, cocotte, tu te trompes peut-être. Encore une fois, c’est plutôt toi qui ne le voyais pas si souvent, corrigea-t-elle. Donc pas de hâte. Pas de suppositions. Elle verrait bien si elle pourrait tirer quelque chose du type. Sinon, tant pis, Vito Vargas retomberait dans le néant et plus personne dans l’univers d’Alitia ne se souviendrait de lui. Exit. Dans le meilleur des cas, elle serait contente d’être venue, quoique l’homme ait pu faire. Peut-être qu’il ne lui dirait rien de plus que ce qu’elle avait déjà. Peut-être qu’il la foutrait à la porte, trop occupé à moudre son café du lendemain spéciale gueule de bois. Ou p’têtre qu’il ne serait même pas là, tout simplement.

Un nom dans la liste. Un parmi tant d’autres. Un dans une trentaine d’autres, à côté de celui de la pizzeria, de la fille du vendredi soir, d’un meilleur ami, d’un parent, du sien, des camarades du club. Des fois, quand elle prenait la peine d’appeler au préalable, avant de venir, la personne au bout du fil ne savait même pas de qui elle parlait. Parfois, cela faisait au moins deux ans. Alors, avoir des indices de leur côté… Néanmoins, pour certains numéros, comme par exemple d’une de ses copines qu’Alitia connaissait bien, c’était nettement plus enrichissant. Cette fille était venue à l’enterrement, en plus. Elle lui avait détaillé une partie de leurs relations, ce qu’elle pensait, ce qu’elle avait su, ce qu’il lui avait partagé. Et puis, les proches du Frangin la connaissaient bien, elle, la petite sœur discrète qui le suivait souvent. Ils lui disaient bonjour avec enthousiasme, lui demandait des nouvelles, et la fac, comme ça se passait, et ah oui, c’était bien triste… Alitia aimait bien ses moments, assis sur un rebord de la scène ou debout sur le parking. Elle notait tout, très consciencieusement, dans le notebook qu’elle ne quittait jamais. De fils en aiguilles, très lentement, elle progressait. Pas forcément dans son enquête, non. Mais juste… Dans sa compréhension, dans son ensemble. Lui dans sa vraie nature, dans toutes ses facettes.

Bien sûr, c’était douloureux. D’apprendre des choses qu’elle ignorait totalement –fort heureusement, c’était plutôt rare-. D’entendre parler de lui avec insouciance. De devoir l’annoncer, parfois. De poser des questions, de se recadrer, de faire un pas après l’autre sur un tronc mort posé au-dessus d’un terrible précipice noir, angoissant, dévorant. Mais il le fallait, il n’y avait pas de doute dessus. Sinon, ce serait une autre chose qui la boufferait avant de recracher les morceaux qui resteraient. De l’aspirer, sans espoir de retour, de l’envelopper, l’étouffer. Frisson.

Pour Vito, elle ne savait pas trop ce qu’il allait en être, parce qu’ils ne s’étaient jamais adressés la parole. Mais étrangement, il avait été facile de s’en souvenir. Elle n’avait pas dû rester dix minutes à fouiller chaque détail de son cerveau pour retrouver un visage, un contexte. Non. Presque automatiquement, comme un diable oublié jaillissant d’une boite à Pandore, sa tête moqueuse était apparue, s’incrustant sur le nom redécouvert. Ah oui, bien sûr, lui. Le zigoto qu’elle voyait avec d’autres zigotos. De façon régulière. C’était la même chose que pour toutes ces personnes que l’on voyait à la fac. On connaissait bien leurs têtes, voir leurs noms, on savait même qu’Untel était au bureau des élèves et que Machin-bidule-chouette jouait dans un groupe de folk. Mais ça n’allait pas plus loin. Figures lointaines, mouvantes, que le Destin mettait parfois sur votre chemin pour vous apporter la Révélation sur leur véritable personnalité, leur véritable Moi. Le reste… Que des images, des clichés, des bouts de réalité plaqués sur de l’argentique.

Sans s’en rendre compte, Alitia était arrivée dans le lotissement qu’elle cherchait, bien à l’image du schéma qu’elle s’était représenté. Des petits immeubles bien propres, bien mignons, sans dégradations ni bavures ni déjections devant l’entrée. Une fois dans le hall, elle vérifia qu’un Vargas habitait bien ici. Si cela se trouvait, la jeune fille allait tomber sur un vieux de quarante ans en costume cravate, marié, père de deux jeunes têtes blondes, grâce aux joies de l’annuaire. Elle n’était même pas sûre d’avoir pris l’adresse du bon Vito. Après tout, ce n’était pas un nom extravagant, cinq personnes dans Milan pouvaient bien le porter. L’aspect positif, cependant, était qu’elle se souvenait relativement bien de sa tête. Aussi saurait-elle du premier coup d’œil s’il s’agissait de son Vito.
Un escalier à grimper. Deux. Encore deux. Ca faisait les jambes. Bon pour son athlétisme. Elle ne prenait jamais l’ascenseur. Son notebook, bien rangé dans sa sacoche maintenant qu’elle était parvenue à destination, battait le long de sa hanche, étonnamment lourd. Non, pas d’appréhension. Alitia ne connaissait plus cette émotion depuis belle lurette.

Sa main se leva et elle appuyant sur le petit bouton blanc cassé qui la narguait. C’est l’heure de vérité, Toto. Est-ce que les trois plombes parcourues à pied en valaient la peine ?

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Laissez-moi vous dire que j'aime l'heure bleue.



Dernière édition par Alitia Toscane le Jeu 16 Juin - 18:58, édité 1 fois
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Vito Vargas

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MessageSujet: Re: Draguibus [Vitooo ♥]   Sam 13 Nov - 8:30

Et no coup de boule hein! *w*
« Tous les jours je me réveille ; c'est le jour, c'est la veille ;
Tous les jours qui me surveillent et je t'oublie, et je t'oublie »
Et la sonnette retentit, brisant le peu de concentration qu'était parvenu à rassembler Vito. Pourtant, là où, d'ordinaire, il aurait accueilli d'un coup de poing rageur sur la table cette interruption, il se contenta de braquer ses pupilles sur le battant. Il n'eut pour cela qu'à les lever, abandonnant l'écran de son ordinateur. Vous me direz qu'il n'y avait de toute façon pas matière à s'intéresser à ce qui tramait dans le ballet des pixels : la page Word, bien qu'ouverte depuis près d'une heure, demeurait désespérément vide. Un soupir de la part de Vargas salua le rapport mort-né, censé rejoindre les archives du GDP ; une soirée de travail acharné n'aurait su combler son retard en la matière, et il n'y aurait tout simplement pas de rapport.
Qu'y aurait-il, alors ? Se lèverait-il ? Rejoindrait-il cette porte, la ferait-il pivoter - cette porte qu'il fixait sans la voir, trop occupé à tenter de se figurer l'être qu'elle dissimulait ? Car, ainsi poussé à agir, au pied du mur, il hésitait. Il hésitait, oui. Sans bien savoir ce qu'il craignait exactement. Les possibles recelés par le le battant maculaient d'ombres sa blancheur immaculée, laquelle, pour l'heure, lui paraissait onduler, rire et sourire de le sentir perturbé.

Et si c'était ... quelqu'un ?

Parce que les usuels indices, cette calvacade dans les escaliers, ces rires étouffés indiquant d'habitude qu'il ne s'agissait que d'une blague des gosses de l'immeuble, brillaient par leur absence. Comme elle. Le fait demeurait ; il était un être, dans le couloir adjacent, qui avait sciemment choisi de vriller le silence d'une pression sur un interrupteur - quelqu'un qui attendait. Qui patientait. Qui avait choisi de demeurer au-dehors, figé sans doute dans cette langueur marquant les visites impromptues. Et finalement, l'écho de la sonnette se retira, ressac oublieux des doutes qu'il avait amenés.
Vito, lui, laissa ses doigts courir en périphérie du clavier, avant de les resserrer en un poing. La mortification, en particulier, amenait un goût de bile à ses lèvres. Car le temps passait ; car les secondes s'égrenaient, plus que jamais attentives à l'indécision le laissant là, raidi sur sa chaise, abruti d'une torpeur qu'il avait cru pouvoir tenir à distance. Car il n'était pas foutu de réagir, de bouger son cul. D'ouvrir les yeux sur la symphonie muette de son coeur. Les palpitations étaient là, pourtant. Oh, oui, elles étaient là. Difficile de les ignorer lorsqu'elles en appelaient à vos tripes, lorsqu'elles concentraient votre adrénaline en un raz-de-marée, qu'elles vous abrutissaient de leur vacarme. Vous noyaient. Et cependant, une question surnageait, une interrogation que nuls flots n'étouffaient ; que rien ne venait étioler et ainsi reléguer au rang de chimère.

Et si c'était Elle ?

Vito jeta un coup d'oeil autour de lui, comme en quête d'une indication - d'un panneau qui lui indiquerait la procédure à suivre. Une de ces recettes toutes prêtes, aux senteurs de réchauffé, promptes à vous rassurer. Ajoutez du sucre, remuez bien. Un ingrédient magique. Laissez ensuite reposer au frais, pendant un bon siècle. Et revenez-y lorsque votre cerveau aura cessé de jouer les abonnés absents. Mais non. Rien, dans l'environnement - pourtant familier - du scientifique, ne lui apporta le réconfort attendu. Les piles de fringues, dans un coin, ne l'encouragèrent pas à se lever. Une bouteille de Gin entamée, sur le plan de travail de sa cuisine, ne lui enjoignit pas de faire montre de réactivité, ne fût-ce que pour se lever, la vider d'un trait et aller cuver sur le carrelage de sa salle de bains. Pas d'encouragement non plus de la part du bordel de papiers, de tasses vides et de CD's ayant envahi le peu d'espace que son ordinateur n'occupait pas sur la table du salon. Rien de tout ce qu'il n'avait pas rangé ne l'aida à se décider. La gueule sombre de sa chaîne stéréo, pour une fois silencieuse, suivit elle aussi le non-mouvement.

Toutefois, Vito se leva ; sa chaise gronda en fôlatrant avec le parquet. Ce ne fut pas l'idée qu'il s'agît d'Elle, derrière la porte, qui anima le jeune homme, ni même qu'il ne s'agît au contraire pas d'Elle ; ce fut d'ignorer de quelle fibre seraient tissées ses réactions quoi qu'il arrivât. Se sentirait-il floué si, écartant l'ultime barrière physique entre son visiteur et lui, il découvrait que ce n'éait pas d'Elissandre ? Comment réagirait-il s'il ne s'agissait que d'un voisin venu lui signifier que leurs goûts musicaux n'étaient pas forcément les mêmes ? Il fallait dire que les décibels avaient eu l'occasion de cracher plus de fiel que Vito n'en avait véritablement à revendre, ces derniers temps. Quant à savoir s'il accueillerait avec plaisir ou non la visite d'un pote, il préférait ne pas vendre la peau de l'abruti avant de l'avoir tué. De bien des façons, Vargas ne se sentait pas d'humeur à discuter, ni à afficher l'un de ces sourires prônant une stabilité factice, de celles qui engagent l'autre à s'inviter pour la soirée, en vous prenant pour un ami. Un ami, ou un mec sociable, cool, que rien ne pousserait jamais à loger une balle entre les deux yeux de celui qui se serait ramené au mauvais moment.
Vito fit quelques pas en direction de la porte.
A contrario, s'il se retrouvait nez à nez avec Elissandre Hell - une grimace joua sur ses lèvres -, il n'était pas certain de savoir comment réagir. Après tout, cela faisait bien deux semaines qu'il avait lâché prise ; qu'il avait cessé de faire des pieds et des mains pour se donner une chance de lui parler, de lui adresser ne fût-ce qu'un mot. Il ne fallait pas voir là un abandon de sa part, seulement de la résignation à l'état pur. Peut-être même, avec cette dernière, avait-il enfin vu poindre dans sa relation avec Eli une première note de rationnalité. Peut-être était-il tout simplement plus intelligent de se résoudre à ce que la jeune femme hurlait par son absence - à l'éloignement. Alors oui, au bout d'un mois d'efforts, il avait fini par céder. Par lui foutre la paix. Par abandonner au néant la compagnie de sa silhouette déliée, de ses yeux de nuit, ou encore de ces sourires qu'il lui arrivait d'épandre, agrandissant ainsi la déchirure dans la trame de la réalité.

Vito s'arrêta à un mètre du battant, pensif. Un pli soucieux barrait son front, jetant un peu d'ombre sur une pâleur dont il n'était pas coutumier. Oh, il eût été si simple de s'en tenir aux choix d'Elissandre, d'accepter que ce qui n'avait pas vu de commencement à proprement parler trouvât une fin. De laisser ses dénis de présence clore quelque chose en lui, avant de retourner à l'existence tranquille qu'il menait avant. De proscrire cette Némésis aux accents d'addiction. Subsistaient pourtant bien des preuves du souvenir d'Eli en Vito, comme autant de symptômes sur une liste allant croissante. Mais c'était bien là tout ce qu'elle s'était bornée à devenir : un souvenir. Celui d'une peau contre la sienne, de certitudes déchues ; celui de mots jetés en pâture à un avenir déclassé. Pour, au final, en arriver à ça. C'était-à-dire, déboucher sur une impasse, ou un joli rien.
Vargas peinait donc à imaginer ce qui pourrait bien naître de ce vide. Encore que, pour le qualifier de vide, il eût fallu qu'il y eût quoi que ce soit de tangible, une chose à laquelle l'on pouvait accoler un nom, avant que tout ne dégénérât. Si c'était bien Elle, à quelques pas de lui, que pourrait-il bien lui dire ... ? La saluer, alors qu'il ne se sentait pas même capable de lui adresser un regard neutre ? L'inviter à entrer, alors que lui-même n'était pas certain de la vouloir à moins d'une année-lumière de lui ? S'excuser, alors qu'il n'était pas en tort ?
Et elle, que trouverait-elle à déclarer ?

De toute façon, pourquoi est-ce que tu te pointerais, puisque tu n'en as rien à foutre ?

Doigts qui effleurent une serrure, main qui s'abat sur la poignée ; qui l'abaisse. Il était une fois une porte qui s'ouvrit avant même que Vito pût avoir pleine conscience de ce qu'il faisait. Quant à ce qui le décida à agir, laissons ce détail à l'errance qu'apportent les nuits sans sommeil, les patrons en colère et les cauchemars à teneur cannibalistique. Sachez seulement que ce fut soudain, sans doute mû par une curiosité finalement plus dévorante que tout le bon-sens que Vito n'avait jamais possédé. Et retenez que le battant pivota sur ses gonds, sans même se fendre de l'un de ces grincements de mauvaise augure.

En tout premier lieu, Vito, constatant qu'il ne s'agissait pas d'Elissandre Hell, faillit refermer illico presto la poterne tant il se sentit soulagé. De fait, sauf de par son sexe, la personne qui lui faisait face était tout le contraire de la silhouette de nuit qu'il avait espérée et redoutée, et cela suffit presque à son coeur pour se calmer, revenir à cet état de quiescence ayant marqué ces derniers jours. Presque. Presque, car - et il se retint de claquer la porte au nez de celle qu'il dévisageait sans comprendre -, même si ce n'était pas Eli, ce n'en était pas moins quelqu'un qu'il connaissait. Ou tout du moins quelqu'un dont la vue lui était à la fois familière et trop surprenante pour qu'il se bornât à ignorer l'incongruité de la situation. C'était en quelque sorte là l'une des dernières personnes de la part desquelles il pouvait attendre une rencontre, et moins encore une visite. Alors il la détailla, sans se contenter du coup d'oeil de surface qu'il lui avait jeté aux premières secondes, pour être certain qu'il ne rêvait pas. Qu'il ne se trompait pas sur l'identité de la jeune fille - femme ? - dont il soutenait à présent le regard.
Son examen lui apprit que non. Oh, elle avait changé depuis la dernière fois qu'il l'avait vue ; cela remontait même à une époque dont il lui avait semblé qu'elle était révolue, appartenant dorénavant à un passé pourtant pas si lointain. Un an et demi, deux tout au plus. Mais, globalement, il était capable de la reconnaître : Alitia Toscane, soeur cadette de Luca, l'un de ses amis, chez qui il se souvenait d'avoir passé nombre de soirées, ou de l'avoir ramené plus ou moins éméché après des bringues semblables dans le voisinage, avant qu'il ne sombrât lui aussi dans l'oubli et ne donnât plus signe de vie.

« Alitia ?, lâcha-t-il enfin. Qu'est-ce que tu fous là ? »

Vito n'avait pas employé le ton destiné à ceux qu'il désirait envoyer paître. Juste celui qui filtrait lorsqu'il peinait à se remettre de son étonnement. Parce qu'après ce qui s'était - ou non, d'ailleurs - passé avec Luca, il avait du mal à saisir que la petite soeur de ce dernier vînt le trouver ainsi, de façon providentielle. Ou même pas providentielle du tout, au vu de l'air sérieux qu'elle arborait.

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Alitia Toscane

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MessageSujet: Re: Draguibus [Vitooo ♥]   Sam 20 Nov - 19:57

Spoiler:
 

Oh, c’était lui. En chair et en os. Toujours le même. A peine un visage plus allongé par le temps- et oui, il frôlait la trentaine, ce brave petit- et ce on ne savait quoi d’indéfinissable, qui faisait que lorsqu’on saisissait d’un regard le visage d’une personne, on voyait son âge, avec plus ou moins de décalage. Oh, Alitia taquinait. Vito n’était pas si vieux que ça, d’un point de vue purement physique et scientifique. Il devait avoir l’âge de Frangin, ou dans ces eaux-là. Mais… Quand on regardait tout cela d’un autre espace temps, on se rendait compte qu’il aurait pu être très vieux. Parce que le temps qui s’était écoulé entre aujourd’hui et la dernière fois que Toscane l’avait vu semblait avoir duré une éternité. Cela faisait si longtemps, à ses yeux, qu’elle s’était presque attendue à apprendre qu’il était mort. A cette pensée, un petit sourire presque mesquin faillit naître le long de la joue de la jeune femme. Douce vengeance ? Cela en aurait été une ? Non. Le sourire qu’elle retint dans ses lèvres n’était en aucun cas une insulte, à demi-dévoilée, un témoignage de sa colère sous jacente, ou quoique ce soit d’autre à l’égard du grand type qui lui faisait face. Elle se moquait d’elle. Un sentiment insaisissable qui l’avait surprise, soudainement, avant de s’effacer dans le néant. Parce qu’en, fait elle était surprise. Presque prise à court. Elle avait espéré que le Vito Vargas résidant dans cet appartement soit le bon. Mais au fond d’elle-même, elle n’y avait pas cru. Cela aurait été trop simple, trop facile, trop aisé. Que la porte se soit effacée devant un inconnu, cela ne l’aurait pas étonnée. Qu’une jeune femme lui annonce que le précédent propriétaire avait déménagé aux Etats-Unis non plus. Et encore moins… qu’on lui révèle que le type qu’elle cherchait avait cassé sa pipe depuis belle lurette. Ouaip. Sans en avoir conscience, elle s’attendait plutôt à ce genre de déception qui l’aurait laissée, au fond, désemparée. Mais non ! Le destin avait encore joué un de ces tours dont il était friand. Et peut-être que cela la laissait encore plus désorientée. Un brin embarrassée. Heureusement, Toscane n’était pas le genre de fille à pâlir ou rosir à chaque situation dérangeante. Non, pas du tout. Un battement de paupière, un battement de cœur lui suffisait pour se ressaisir et pour faire disparaître de son visage toute trace de véritable émotion. Hop. Elle enfilait son masque, un chef-d’œuvre de bois et d’artisanat. Délicatement peint de blanc, décoré de quelques fioritures de couleurs vives. Un beau masque chinois, du sur-mesure. Elle ne se démonterait pas face à un gars qui avait mis tant de temps à ouvrir. La partie effrontée de l’esprit de la jeune fille s’amusa à imaginer des raisons que la pudeur aurait eut en horreur.

Est-ce que ça aussi, c’était une vengeance ? Une pique invisible ? De celles qu’on lance pour s’apaiser ? Inspiration. Expiration.

Ce qui avait ajouté à la légère confusion interne de Toscane, c’était aussi, il fallait l’avouer, le temps qu’avait mit V² pour ouvrir. Une éternité, oui, encore une, figée devant une porte hermétiquement blanche, opaque, fermée. Il n’y avait jamais eu rien de plus matériel dans la vie d’Alitia. Rien de plus compact, d’écrasant. Même son corps à lui, il ne l’avait pas été. Au contraire. Cela avait été un moment diaphane, comme si elle observait tout à travers une vitre. Ou une télé. L’enterrement, pareil. Un panneau de bois laqué qui se referme, ça ne veut rien dire. Le clac qui en résultait était juste absurde. Tout cela avait ressemblé à une vaste comédie où elle, Alitia Toscane, était l’unique spectatrice. Un grand film joué rien que pour elle. Que des acteurs autour d’elle, tous sans visages. A la fin, une fraction de seconde, elle s’était attendue que le soleil cesse de brûler autant, que brusquement des traits apparaissent sur les faces livides, que le cercueil se ré-ouvre et qu’on se lève dans un brouhaha joyeux. Mais la représentation avait poursuivie sur sa lancée. Et Toscane ne s’était jamais éveillée de ce rêve étrange. Elle avait découvert une cachette secrète, une bibliothèque réversible en s’appuyant dessus, et se elle retrouvait brusquement prisonnière de l’autre côté. Ailleurs.

Alors, cette porte, c’était la première chose aussi concrète qu’elle avait vu depuis un temps infini. N’avez-vous jamais eu l’occasion de ressentir une porte ? Non ? Tant pis. Toscane hésitait entre Alice et Neo. La première vraie bouffée d’air ressentie. Quel effet ça lui avait fait, à ce pauvre type dans un bac rempli de liquide rosâtre immonde ? Rien, sûrement. Il n’avait probablement pas eu le temps de s’en rendre compte sur le moment. Plus tard, peut-être, dans la solitude de sa cabine, il avait pris le temps de méditer sur les molécules qu’il avalait à chaque fois que ses poumons se gonflaient. Et là, il avait dû ressentir, à une échelle plus grande, sans aucun doute, ce que venait de vivre Alitia dans son face à face interminable avec ce machin rectangulaire en face d’elle.

Bruits de pas. Claquement de la poignée. Sifflement inaudible de l’air qui s’engouffre dans ce nouvel espace, avide d’envahir la nouvelle terre promise. Et puis, avant quoi que ce soit d’autre, avant toutes les autres sensations, toutes les autres impressions inconscientes que son cerveau traitait et digérait distraitement, sans prendre la peine de les transmettre à sa conscience, le visage de l’autre qui apparaît. Retour à la case départ.

Il y eut un instant de flottement, assez amusant par ailleurs. Il la regardait, elle le regardait, ils se dévisageaient. Les z’yeux dans les z’yeux. Vito était plus grand elle, ce qui l’obligeait à lever le menton vers lui, comme si elle le défiait. Parce que de toute façon, elle ne pourrait jamais gommer de ses yeux leur regard direct. Elle attendit qu’il la reconnaisse –attendre ? Bel espoir- et en profita pour l’observer, lui aussi. Le plus marquant –mais Alitia ne l’avait pas oublié- c’était, bien sûr, ses longs cheveux gris perle. Sa carte d’identité, en somme. Ce dont elle se souvenait le plus de lui. Maintenant, ses traits étaient plus nets, comme si au fur et à mesure qu’elle le détaillait, un dessinateur invisible s’amusait à repasser au marqueur noir la représentation mentale de Vito, sagement rangée dans la mémoire à long terme. Actualisation des données. Biip. Effectué. Là, il avait un visage… neutre. Sobre. Pas trop ce dont elle se souvenait. Son visage ricanant, oui. A moitié-vert, d’accord aussi. Articulant des blagues lourdes et l’ignorant, ça aussi. Un visage normal… Etait-ce une première ? Sûrement pas, mais Alitia avait dû oublier, plus marquée par l’autre facette. Un torse mince. Voir… frêle. Qui plongeait sur une taille fine. Ce n’était pas désagréable. Un peu tapette, mais sexy. Si on oubliait les cheveux qui, le matin, devait lui donner l’apparence d’une serpillère mal rangée…

Alitia eut une soudaine vision de ces cheveux flottant sur un air rythmé. Bringin’ sexy baack… YEAH !

Elle pencha sa tête vers le sol, très légèrement, entraînant ses propres mèches à glisser de derrière ses oreilles pour voiler son profil. Ses prunelles s’abaissèrent. Question serpillère, elle n’avait rien à dire. Et il fallait absolument qu’elle arrête d’avoir des pensées toutes plus stupides les unes que les autres. Ayant chassé le souffle d’imbécillité qui flottait dans son crâne, elle redressa sa nuque et ses yeux en même temps. Bon. Sérieusement. Elle n’était pas là pour admirer les copains du Frangin et faire des commentaires sur leur apparence. Quant à Vito, il avait mis à profit ces quelques secondes pour enfin mettre un nom sur cette fille plantée devant son seuil.

« Alitia ? Qu'est-ce que tu fous là ? »

Coucouuu. Oui, c’est bien moi. Qu’est ce que je fais là ? Euh…

Toscane raffermit son expression en même temps que ses pensées, décidée à aller jusqu’au bout de cette démarche étrange que pourtant, elle n’effectuait pas pour la première fois. Sa neutralité lui donnait une grande liberté vis-à-vis de ces gens. Elle n’avait rien à leur prouver. Ils la connaissaient, c’était vrai, mais elle avait juste à leur montrer la même Alitia de tous les jours, celle qui se foutait bien des manières, de la politesse, et des convenances. Celle qui était à une distance critique d’eux. Néanmoins, sous son armure d’assurance à la fois moqueuse et boudeuse de jeune autiste pas nette dans sa tête, de bizarrerie, d’anomalie, d’erreur de la nature –Qui a fichu un bug pareil dans ce programme si bien huilé ?- il y avait toujours, bien enfouie, une petite graine de timidité. Il était vrai qu’on pouvait affirmer sans crainte que ce n’était pas ça qui la gênait le plus, bien au contraire. Le vrai problème, c’était la douleur, bien présente, cristallisée dans le silence, au creux de sa poitrine. Et ce n’était pas si facile d’aller au-delà. Elle devait prendre sur elle, garder le masque et jouer ce rôle dans lequel elle se coulait si bien. Personne n’avait de doute. Une fois le cap de la volonté passé, tout était très facile. Elle se coulait merveilleusement, facilement, et personne, pas même ses parents, n’auraient pu croire qu’il y avait autre chose. Elle était une reine de la comédie pas si comédie que ça.

- Il faut que je te parle, répondit-elle du tac au tac.

Eh oui. Mine de rien.

Peut-être devait-elle rajouter le motif ? Qu’avait-elle fait, dans ces précédentes visites ? Cela dépendait de ce que savaient ses interlocuteurs. Si le Frangin avait passé l’arme à gauche chez eux, ou pas encore. Des fois, elle ne savait pas. Alors, comme toujours, puisant dans sa grande volonté… Bulldozer. On casse tout, on fait le tank, on entre dedans et on se débarrasse de la corvée et du pincement au cœur. A force, elle arrivait presque à se convaincre que ça ne lui faisait plus rien. Que ça ne lui avait jamais rien fait. A une partie d’elle, celle dans un rêve, oui. L’autre, l’Alitia oubliée des années en arrière, blottie dans un petit coin de son corps, ne disait rien mais n’en pensait pas moins. D’une façon diffuse, Toscane percevait cette partie d’elle. Mais la grande machine emportait tout. Et elle s’oubliait. Elle n’était que l’extra-humaine impassible, moqueuse, hautaine. Même à l’intérieur. Même sous le masque chinois.

En ce qui concernait Vito… Eh bien, elle ne savait pas. Elle supposait qu’elle le savait. Quand elle avait un doute, hop. Pas de quartiers. Ils savaient, et ils s’en foutaient. Pour eux, ce n’était pas important.

Bonjour ! Je viens mettre les pieds dans le plat ! Préparez vous à faire face à un sujet désagréable !

Autant le dire, on verrait bien sa réaction.

- C’est au sujet de Luca.

Les mots lui brûlaient les lèvres. Elle supporta en silence, avant de hocher légèrement la tête vers l’intérieur qui lui était dissimulé.

- Est-ce que je peux entrer ?

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Vito Vargas

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MessageSujet: Re: Draguibus [Vitooo ♥]   Lun 27 Déc - 12:31

« Only happy when it’s complicated »
Alitia Toscane. Ce n’était pas n’importe qui, ça. Bon, ce n’était pas non plus comme si elle représentait quelque chose de spécial pour Vito, qui ne la connaissait jamais que de vue. Peut-être avaient-ils échangé un mot ou deux, du temps où ils se fréquentaient – mais cela, Vito ne s’en souvenait pas vraiment. Il savait d’elle ce que l’on sait de la cadette d’un ami proche ; rien de plus. Et pour être tout à fait honnête, notre homme n’aurait certainement pas su dire si les souvenirs qu’il pensait avoir de la jeune femme étaient les siens ou ceux que Luca lui avait inoculé par erreur en lui parlant de sa sœur.
C’était Alitia, et pas grand-chose d’autre, comprit Vito en observant son vis-à-vis. Oh, pour sûr, elle avait grandi, depuis le temps. Ce qui, au demeurant, était à peu près normal – mais laissons cette réflexion parvenir d’elle-même à notre épouvantail préféré. La tête brune qu’il lui était arrivé d’entrevoir n’était plus, pour commencer ; c’était désormais un rideau d’argent qui remplaçait un châtain relégué au rang de souvenir. Semblable à celui de Vito, quand on y repensait, et de là à hurler au plagiat, il n’y avait qu’un pas, que la surprise empêchait Vargas de franchir. Des yeux de jade cerclés de cils trahissant une chevelure plus ombrageuse, un visage aux traits que le temps avait aiguisés ; l’adolescence avait d’ores et déjà perdu pied dans l’emprise que Vito l’avait vue exercer sur la gamine. Son minois portait aujourd’hui les stigmates de l’enfance révolue et, soudain, il sembla à notre protagoniste qu’il s’était écoulé plus que quelques années depuis la dernière fois où il s’était retrouvé confronté à Alitia. En soi, il est toujours surprenant de voir les membres de la famille d’un ami grandir – comme si votre cerveau avait décidé qu’ils baigneraient à tout jamais dans une fontaine de Jouvence.

Pour le coup, surpris, ça, Vito l’était. Il me semble toutefois nécessaire de préciser qu’à cet instant, les changements physiques qui s’étaient opérés sur Alitia n’étaient pas les seuls coupables parmi les causes de l’étonnement de Vargas. Il en était un autre, notamment, auquel l’on aurait pu accoler le nom de souvenir si l’on avait eu du temps à perdre. Souvenir de quelqu’un qui n’était plus. Souvenir d’une amitié que le temps aurait compostée, histoire de signifier que les biens les plus précieux n’avaient rien d’éternel.

Elle était loin, songeait Vito, l’époque où il fréquentait Luca et une bande de copains qu’ils avaient en commun. Vraiment loin. Les réminiscences qu’il en avait conservées auraient tout aussi bien pu lui venir d’une existence antérieure tant ils lui revenaient brumeux, comme drapés d’une dignité toute étrangère à notre échalas. Et elle était simple, cette époque. Il ne travaillait pas encore pour le GDP ; il se contentait d’œuvrer pour la police scientifique milanaise et, à ses heures perdues, d’enchaîner les taules avec Luca. Rien de bien sérieux, mais rien d’anormal non plus pour des mecs de cet âge, que la nature aurait oublié de doter d’une conscience plus vertueuse. Quelques potes, un ami plus spécial que les autres, un peu de musique, de l’alcool, de quoi fumer, et un endroit où squatter ; c’était tout ce qu’il leur avait fallu pour se sentir exister. C’est même assurément ce qui leur aurait suffi, à l’heure actuelle, si Luca n’avait pas signé un contrat pour, dans son propre film, incarner un fantôme. Parce qu’il avait disparu, Luca. Du jour au lendemain – paf, comme ça, comme l’ultime truc comestible au fond de votre frigo. Il faut avouer que Vito Vargas n’a pas cherché à comprendre. Les coups de fils, les mails, les SMS adressés à un abonné absent, et même une enveloppe ; rien n’y a fait. Luca s’était reconverti en fils de vitrier : invisible, propre à être oublié, et surtout, silencieux. Désespérément silencieux. Mais Vito a laissé faire. « Il fait sa diva », qu’il s’est dit. « Il a besoin d’air, peut-être qu’il part en détox. Tant mieux pour lui. »
Et Vito ne sut jamais à quel point il était proche de la vérité. Détox, détox – peut-être que c’est ça, la mort, au demeurant. Détox à l’air, détox à l’eau ; détox à tous ceux qui vous aiment, pour ne laisser derrière vous qu’un trou béant, aux bords dont le tranchant n’est pas suffisant pour dissuader la tristesse de survenir. Mais ça, Vito n’en a jamais rien su. Il s’est arrêté à ce qu’il savait que la cure de purification, sans jamais songer, oh, non !, sans jamais songer qu’il pouvait s’être passé quelque chose. Que Luca pouvait avoir choisi un forfait détox différent de ceux dont il avait entendu parler jusque-là. Brillant, de la part d’un flic, se moquera-t-on. « On ne disparaît pas comme ça, il refera surface. Puis on prendra les mêmes, et on recommencera. » La mort ? La mort de Luca ? Conneries.

Vous me direz, Vito et Luca gravitaient au sein d’une bande de potes. Il aurait donc dû être possible, voire probable, que Vito apprît de la bouche d’un de ces types que Luca n’était plus. Ouais, ou pas. Car Luca, à sa façon, portait bien son nom. Luca, ‘‘Last Universal Common Ancestor’’. Une façon détournée de conclure que si Vargas fréquentait ces mecs-là, ce n’était jamais que parce qu’eux-mêmes avaient établi quelque lien avec Luca, qui, finalement, se révéla être moins un satellite qu’une planète. Une fois le ciment parti, eh bien, les briques se disloquèrent ; tant et si bien qu’à aucun moment Vito ne songea à prendre contact avec l’un de ces types. Et Luca, Luca eut son lot de longs-métrages au panthéon des souvenirs de Vito qui, fraîchement recruté par le GDP, se retrouva fort occupé.

L’affaire Toscane avait atterri dans le département « X Files » de Vito Vargas. Une belle affaire non-classée, sans explication digne de ce nom ; voilà ce qu’était devenu Luca pour Vito. Pas qu’il se sentît frustré d’être oublié par son ancien ami … Il jugea cela triste, mais se détourna de ce silence radio pesant sans faire d’histoires. Au fond, il jugeait intelligente la décision de Luca de retourner à un univers plus sain, moins déstructuré. C’était mieux pour sa sœur et lui – eux qui n’avaient pas exactement eu la vie la plus simple en encaisser jusqu’ici. Vito était donc à des années-lumière, ce soir, de s’imaginer que la cadette Toscane pût faire une apparition sur le seuil de sa porte. Luca, passait encore. Mais sa sœur … ? Que pouvait-il bien avoir à lui dire, se demandait-il sur fond d’étonnement.
Mieux encore : que pouvait-elle avoir, elle, à lui dire ? Elle s’était donné la peine de dénicher son adresse et de venir le trouver ; il était évident que ce n’était pas pour rien. Et Vito, ça, il ne le sentait pas. L’air sérieux de la jeune femme, l’éclat un brin métallique dans ses yeux, la fixité du regard qu’elle lui lançait, comme tentant de décrypter en lui des choses que lui-même ne pouvait pas soupçonner. Cette allure infiniment plus adulte qu’il doutait de réussir à l’être un jour, aussi. Tout cela sonnait trop faux pour une visite de routine. Et cet air pincé, bon dieu. Pour un peu, notre échalas – pas très empathique, l’échalas* - aurait cru qu’Alitia se préparait à lui sauter à la gorge. Ou à lui hurler dessus, un truc du genre « Putain, t’as mis mon frangin en cloque », ou une ânerie dans ce jus. Toujours pour un peu, Vito lui aurait expliqué, calmement, que quoi qu’elle eût à lui reprocher, il n’y était pour rien. Putain, c’était pas lui qui avait convaincu Luca de fumer son premier joint.

« Il faut que je te parle », casa Alitia de sa voix grave.

Vito acquiesça. Bravement. Comme si je n’avais pas compris. Il fallait reconnaître à la gamine un certain sens du théâtral, pourtant. Le côté pince-sans-rire, un brin de mystère, le tout saupoudré d’un givre mordant ; la formule gagnante pour négocier l’attention de l’interlocuteur. Et Vito était pendu à ses lèvres, partagé entre l’inquiétude et une curiosité toute naturelle. Ses lèvres pincées étaient révélatrices des efforts qu’il mettait en œuvre pour recouvrer un sens des perspectives et se remettre ainsi de son étonnement. Son regard un peu hagard, lui, trahissait qu’il se demandait si c’était ça, la conclusion de ce qu’on appelait la ligne de trop. Alitia dut comprendre qu’il lui manquait encore quelques données pour qu’il prît conscience de la réalité, car elle enchaîna :

« C’est à propos de Luca. Est-ce que je peux entrer ? »

Demande sèche, agrémentée d’un coup de menton en direction de l’appart, au-dessus de l’épaule de Vito. Un peu de citron dans votre cocktail, peut-être, mademoiselle ? Ou vous vous contenterez d’arsenic ? Et une nuque roide pour Vito, ça suffira. Dans la famille regards vitreux, je voudrais Vargas. Notre homme, de fait, se contenta d’un énième coup d’œil, le temps d’ingérer les mots dispensés par Alitia et de leur insuffler une logique.

A propos de Luca. Ouais, on s’en serait doutés, de ça aussi. Quant à inviter Miss Toscane à entrer, cela s’imposait comme un impératif, impératif qui parvint à Vito sous forme d’un automatisme. En marmonnant son consentement, il se vit s’effacer pour laisser la voie libre à son invitée, derrière laquelle il referma le battant. Ses mains s’attardèrent sur la poignée ; son visage se fit un peu plus pensif alors que les pas d’Alitia froissaient le silence ambiant, dans son dos. Faire volte-face, affronter les iris de jade, lui coûta presque sa maîtrise de soi. Il n’était plus très certain de savoir ce qu’il souhait. Ouvrir la bouche, laisser les mille-et-une questions qui le démangeaient prendre leur essor ? Attendre qu’Alitia Toscane décidât de lui fournir, par le biais de son minutieux compte-gouttes, les réponses qu’il n’était peut-être pas poli de réclamer ? Désirait-il vraiment connaître la vérité que cette gosse se préparait, visiblement, à lui jeter à la gueule ? … Alors, abandonner la poignée de la porte, c’était un peu comme renoncer à l’idée, pourtant tentante, d’enjoindre la visiteuse à s’en aller. C’était se signifier à lui-même, avant de le faire pour elle, qu’il se tenait disposé à tenir une conversation à propos de Luca.

Il embrassa la pièce du regard. Du bordel, du bordel, encore du bordel. Rien de bien reluisant. Mais bon, tant qu’à faire les choses, autant les faire bien. Dans sa tête, Vito passa en revue le contenu de son frigo et de ses placards, soucieux de se présenter comme un mec à peu près équilibré et d’offrir un truc à boire à la jeune femme. Espoir qu’il abandonna rapidement, toutefois. Inutile de se faire des illusions ; si autre chose que de l’alcool il avait, cela se limiterait à une bouteille d’eau minérale. Vito se dirigea donc vers le meuble qui avait accroché son regard, empoigna un truc coloré et le tendit à Alitia comme on donne de la nourriture à un poisson – avec délicatesse et l’impression d’exagérer.

« Tiens, des Dragibus. » Ouais, les Dragibus, ça plaisait toujours aux gosses. Non ? « Si tu as faim, je dois avoir quelques pâtes à faire réchauffer, et si tu as soif, j’ai de l’eau. »

Et du gin. Oh, oui, du gin. Plein mes placards.

Vito esquissa un sourire à l’attention d’Alitia : « Tu voulais me dire quoi, à propos de Luca ? »



*Eh ouais, une intervention de SAM riiiien que pour toi <3

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MessageSujet: Re: Draguibus [Vitooo ♥]   Dim 16 Jan - 12:57

[Triplement minable TwT]

Spoiler:
 

L’appartement reflétait à peu de choses près ce qu’elle avait imaginé venant d’un type tel que Vito. L’homme semblait coincé, dans le cerveau d’Alitia, dans une colonne surmontée du titre « célibataire avachi ». Elle entendait par là l’archétype du mec pas capable de gérer sa vie tout seul et se comportant, en l’absence d’une femme, comme d’un ado en l’absence de sa mère. Personne pour vous râler dessus, vous rappeler à l’ordre. Pas de « Range ta chambre », de « Nettoie cette fichue salle de bain » « Et la vaisselle, elle va se faire toute seule ? » « Un coup d’aspi, ça ferait du bien ». De ce fait, l’absence d’une femme suffisamment amoureuse et dévouée pour le faire à la place du paresseux je m’en foutiste et astiquer avec passion l’émail jaune de crasse d’un lavabo avait pour résultat… ceci. Un appart’ en bazar, avec des papiers de travail étalés partout. Cela dit, l’appart du Frangin aurait été exactement le même si Alitia n’avait pas été pour passer derrière. N’existait-il donc pas de jeunes adultes mâles adeptes de la propreté ? Sans partir dans l’extrême contraire, bien sûr. En fait, tous les hommes qu’Alitia fréquentait –pas beaucoup, certes-, étaient soient génétiquement programmé pour faire le bordel –Là où ils passent, le rangement trépasse- ou étaient des M. Propre obsessionnels. N’y avait-il donc pas de juste milieu ? Quant à elle-même, eh bien, le fait de vivre dans une voiture limitait les dégâts. Ce n’était pas comme s’il y avait de la place pour étaler ses affaires, et encore moins pour ranger et faire la fée du logis.

Enfin. Trêve de dissertation sur le ménage. La jeune fille cligna des yeux et chassa ses pensées, en même temps que sa vision circulaire de l’appartement. Vito, derrière elle, semblait ne toujours pas avoir digéré son apparition. Yerk. « Je suis un diable dans une boîte. Une surprise, chéri. » De ce fait, tandis que Vito voguait de part et d’autre de la pièce pour y faire elle ne savait quoi, elle se re-concentra, une fois encore, sur le but de sa visite. Et surtout, comment le formuler ?

Ce n’est pas que la façon de le dire était un problème en soi. Depuis le temps qu’elle arpentait Milan pour voir les vieux amis du Frangin, elle avait déjà du le faire. Annoncer le décès. Ils n’étaient pas tous au courant. Donc, elle n’avait pas peur de le dire, d’autant qu’Alitia avait un psychisme suffisamment particulier pour qu’elle puisse le faire sans une ombre d’émotion, intérieure ou extérieure. Mais il y avait la manière de le faire, de façon à atteindre son but. Souhait-elle être gentille ? Douce ? Cassante ? Froide ? Enervée ? Jouer la carte de la sœur éplorée ? Ou celle de la walkyrie assoiffée de vengeance ?

Comme nous l’avons déjà étalé en long et en large, Alitia en voulait à Vito. Elle ne l’aimait pas, d’ors et déjà. Tout chez lui l’agaçait, et elle notait plein de petits détails la confortant dans sa pensée. « Tiens, ça ! La preuve que c’est un salaud, ce type ». Elle aurait pu l’invectiver, enfonçant un index –accusateur, l’index- dans son torse frêle, là où ça fait mal, au centre, entre les côtes et les côtes flottantes. Après, si on venait à là, elle pouvait toujours, par accident bien sûr, cogner avec la tranche de sa main la jonction entre la mâchoire et le crâne, sous l’oreille. Ouille, n’est ce pas ? Mais Alitia n’était pas du genre à céder à ses impulsions. Elle les analysait froidement et les triait – Bienvenue au grand centre de tri et recyclage des déchets Toscane !-, puis faisait totalement autre chose. Elle activait un programme plus adapté, protégeant le fond de sa pensée. Passait en mode machine. L’inverse des Cylons, en fait, hahha. La femme imitant le robot. Inédit. Donc, pas de petites vengeances mesquines pour le moment. Ouais, qu’il attende son heure, ce grand dadais irresponsable. Haut-le-cœur plein de fiel, ravalé fièrement. D’un geste négligent, elle passa derrière son oreille droite le rideau de blanc de ses cheveux. Vito revenait.

Il tendit sa main, révélant dans sa paume un paquet rose fushia empli de petits pois colorés.

« Tiens, des Dragibus. Si tu as faim, je dois avoir quelques pâtes à faire réchauffer, et si tu as soif, j’ai de l’eau. »

Alitia ne put se retenir de contempler longuement la petite boîte tentatrice. Derrière son visage de grande impassible se cachait des yeux ronds comme ceux d’un poisson. Qu’est ce que c’était que ça ? Déjà, le geste de tendre sa main aussi près d’elle l’avait perturbé. Du style « Oh mon dieu, une agression de ma bulle privée ! ». Après, il y avait eu l’impression de moquerie. Mais la phrase polie accompagnant les bonbons démentait cette intuition. Alors, sagement, elle accepta et sa propre menotte happa le présent. Elle avait beau avoir la sensation d’avoir vécue des siècles, il n’en demeurait pas moins qu’elle était extrêmement friande de gourmandises. Pensée émue pour ses cookies. Petits cookies, jolis, jolis, joliiis.

- Ca ira, merci.

Elle ouvrit le sachet et fit glisser dans sa paume quelques billes multicolores. Ses préférées, c’était les rouges. Et elle aimait mélanger les jaunes avec, ou les noires. Certains disaient que les Dragibus n’avaient pas de différence de goût. C’était sûrement vrai, mais on pouvait se dire que les couleurs, si. D’un mouvement vif, elle fit basculer les friandises entre ses lèvres et savoura le moment où leur exquise saveur se répandit. Sale gélatine, va.

Enfin, la seconde de plénitude passée, elle agrippa ses yeux d’absinthe au visage de son hôte. Il lui souriant d’un air avenant, plein de candeur.

« Tu voulais me dire quoi, à propos de Luca ? »

Le réflexe humain d’imiter les expressions de ses congénères qui lui titillait les commissures disparut subitement. Encore quelques fractions de temps d’hésitation et elle se jeta à l’eau, d’un ton extrêmement neutre, sans timbre particulier :

- Luca est mort, il y a presque un an. Je l’ai retrouvé dans sa chambre un soir. Je ne sais pas vraiment ce qui s’est passé.

Court et carré. Assez explicite. Ou pas. Mais Alitia n’arrivait pas vraiment à raconter en détails ce qui s’était passé ce soir-là et les conséquences. Ca ne collait pas avec l’image qu’elle souhait donner, et ce n’était pas agréable, bien qu’elle n’éprouvât pas vraiment de douleur à l’idée de l’évoquer. Enfin, c’est ce qu’elle croyait. Devait-elle ajouter des détails ? Hm, sûrement un. Elle écarta vaguement les bras et les laissa retomber en ajoutant :

- C’est officiellement un suicide.

Blabla, ça ne veut rien dire. Bon, conclure cette pénible affaire, maintenant.

- Je suis là parce que personnellement, je n’y crois pas et que je voudrais savoir si tu pouvais me dire certaines choses sur Luca. On ne se dit pas la même chose entre frères et sœurs qu’entre amis. Et puis, comme ça, tu es au courant.

Elle allait pouvoir vérifier ce qu’il en était, par ailleurs. S’il serait surpris ou blasé. Et après, elle allait carrément pouvoir enfoncer la porte avec un bélier en bronze massif. Si ça se trouve, il était très bien au courant, pour la simple et bonne raison qu’il aurait pu être le meurtrier ou à l’origine de ce drame, à quelques degrés que cela soit. Elle voulait le savoir, et elle le saurait. Elle mobilisa toute son attention pour se préparer à analyser la réaction du jeune homme, cette première réaction si déterminante. Mensonge de quelqu’un qui connaît la vérité, ou mensonge gêné, ou vérité simple et nue ?

Dans le cas où la réponse serait la première, dans sa dimension «Je sais parce que je l’ai fait » et pas « Je sais parce qu’il me l’a dit », Alitia se retrouverait alors en présence d’un horrible salaud à sang-froid. Seule chez lui, sans que personne ne sache où elle était. On ne retrouvait probablement jamais ses cendres dispersées dans le fleuve. Ceci dit, elle devait peut-être calmer son imagination galopante. Vito s’était toujours montré con, mais sympa avec elle, pour le peu de fois qu’ils s’étaient vus. Bienveillante indifférence. Il ne semblait pas contrarié de la voir, juste surpris, et s’était montré jusqu’ici poli. De là à le voir comme un tueur tranquille avec son âme… Mouais.

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Vito Vargas

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MessageSujet: Re: Draguibus [Vitooo ♥]   Jeu 3 Fév - 10:56

« Inhale, exhale, let's all hail »

L’étape que l’on oubliait souvent de mentionner dans les phases de l’annonce était sans doute l’attente. Elle les précédait ; elle leur déployait un tapis rouge, pulpeux, verglacé, sur lequel les sens perdaient prise. Hoquet dans l’écoulement du temps, cœur qui trébuche, conscience qui étend ses griffes sur le domaine de la prémonition. Confronté à l’attente, on développait une sorte de sixième sens. Un peu comme une protubérance douteuse qui viendrait passer une audition au sein de votre myocarde – une audition bruyante. Qui vous serinerait que finalement, non, vous n’avez aucune prise sur cet opéra ; qui vous rirait au nez. Alors, vous savez. Vous ne savez juste pas quoi. Mais vous savez. Et, d’une certaine façon, c’est presque pire que de disposer de toutes les informations. En ayant toutes les cartes en main, vous vous trouvez capable de comprendre, d’analyser les possibles conséquences ; de peser le pour et le contre avant de miser. Vous savez à quoi vous en tenir. L’étendue des dommages commence à vous apparaître, et vous pouvez en envisager jusqu’au plus infime des détails.
La période de flou précédant la distribution des cartes, elle, pose un problème autrement plus douloureux. Il l’est d’autant plus que vous avez conscience de patiner sur la surface qu’il vous offre. Vous glissez, dérapez, uniquement certain de chuter. Vous attendez d’avoir mal. Vous ignorez juste sous quel angle vous allez heurter le sol, si c’est bien le sol que vous allez rencontrer ; s’invite sous votre crâne des images d’un pieu qui n’attend que de caresser vos entrailles. Et c’est un peu comme d’expérimenter une variante du blind-test. Qu’est-ce que c’est que cette pointe qui me chatouille l’artère fémorale ? Ce qui pratique une incision dans mon creux axillaire, est-ce que c’est plutôt une scie sauteuse, ou un cutter ? Ce qui me comprime l’aorte – plutôt du cyanure ou de la ciguë ? Et le feu de broussailles qui prend ses aises dans mes bronches, gaz sarin, anthrax ou Zyklon B ? Perdu, c’était un cocktail à l’Ypérite, saveur polonium.

Vous ne pouvez qu’espérer que l’on adjoindra à la dose de cyanure une bonne dose de sucre ; que le gâteau se présentera bien. Mettre les formes à la douleur, rien de tel pour l’accepter. Sauf que, le plus souvent, vous avez tort de croire que la chute pourrait être moins rude. Ce n’est pas une belle tueuse à gages qui vient arrondir les angles. Ce n’est pas la sulfureuse Agrippine qui se présente à vous pour jouer de ses charmes. Non, c’est la Locuste de l’ombre, l’Empoisonneuse au sourire cruel, qui survient et s’applique à distiller au compte-gouttes la substance létale.
Et elle était étrange, cette Locuste. Non, vraiment, Alitia n’avait pas la tête de l’emploi. Trop jeune, trop Toscane, tentait de se convaincre Vito. Le galbe de ses lèvres était trop doux pour qu’elles fussent celles qui laisseraient choir la nouvelle. Il manquait à ses traits cette raideur suggérant qu’elle pût être capable d’exhaler des particules de matière sombre. Une mauvaise nouvelle devait avoir mauvaise allure, non ? On parlait de logique, après tout. Oui, c’était ça, c’était ce qui se jouait ; la conclusion logique que l’on prêtait volontiers aux récits les plus absurdes. Le point final d’une phrase bancale. Sans Locuste.

Mais non. Vito s’était embourbé dans l’Attente, avec un beau A majuscule, bien coupant, aux angles imprégnés de poison. Ses yeux erraient aux abords de ceux d’Alitia, comme en quête de la vétille qui lui prouverait qu’il avait raison, que c’était aussi une option possible. Et on aurait presque pu lui trouver un air suppliant, à Vito. Les doigts glacés, le regard trouble et révulsé ; et le cœur qui cessait de battre, la bradycardie qui s’annonçait. Puis les mots coulèrent, invités qu’ils l’étaient dans le monde du sensible par l’insipidité du ton de leur propriétaire.

« Luca est mort, il y a presque un an. Je l’ai retrouvé dans sa chambre un soir. Je ne sais pas vraiment ce qui s’est passé. C’est officiellement un suicide. »

Suicide. Oh, le joli mot. La voyelle coulante qu’était le « u », les « i » jumeaux pour y ajouter une acidité toute délicate. Et les sifflements, la cloche et son dong accusateur. Suicide, suicide. Elle résonnait fort, la cloche, dans la tête de Vito – peut-être même était-il lui-même le dôme métallique, pour le coup, tant il se sentait sonné. Le pire dans tout ça était très certainement le sérieux qu’affichait Alitia – un sérieux détaché, versant presque dans la neutralité. Pas la moindre trace dans sa voix de cette fêlure qui valait toutes les périphrases. Alors, forcément, c’était tentant.
Tentant de croire à la mauvaise blague. Tentant de retourner un éclat de rire à cette élucubration des plus insensées. Tentant, aussi, de désigner la porte à la jeune femme. Sors, tu me dis pas ce que j’ai envie d’entendre. Mais tentant seulement. Car Vito avait beau être con, il n’était pas bête pour autant et, mine de rien, l’information relayée par Alitia se frayait un chemin jusqu’à la partie logique de son cerveau. Sa main gagna la commode sur laquelle il avait prélevé le sachet de Dragibus ; et instinctivement, il s’en rapprocha. Histoire de prévenir la dépressurisation qui s’était sans doute fait un devoir de se mettre en route.

On ne pouvait pas dire du visage de Vito qu’il reflétait grand-chose. On aurait pu avoir laissé une vidéo en arrêt sur image depuis une grappe de secondes que l’on n’aurait pas vu la différence. Un observateur accompli aurait décelé, peut-être, une rigidité qui n’avait rien de naturel dans la courbe de sa mâchoire. Mais à part ça, il n’y avait rien à signaler. Fausse alerte ?, priait-il en silence.

« Je suis là parce que personnellement, je n’y crois pas et que je voudrais savoir si tu pouvais me dire certaines choses sur Luca. On ne se dit pas la même chose entre frères et sœurs qu’entre amis. Et puis, comme ça, tu es au courant. »

Vito garda pour lui le sourire imbécile qui n’était pas loin de fleurir sur ses lèvres. Alitia n’y croyait pas ? C’était bien, ça. Au moins, ils étaient deux. Egalité, balle au centre ; carton rouge pour le prochain à lâcher une absurdité. Pour un peu, l’arbitre aurait presque pu accorder un point à la jeune femme : il était clair que la teneur du dialogue changeait selon l’interlocuteur. Et parfois, elle changeait tellement que l’on en arrivait à ne rien se dire. Après tout – et Vito s’accrochait à cette idée comme à une bouée –, Luca le lui aurait dit, s’il était mort, non ? Alors un suicide – quelle idée à la con …
Sauf que ça faisait sens. Sa mort, l’absence d’un semblant de contact depuis tout ce temps, ce que Vito avait pris pour une disparition. Le néant ayant fait suite à ce qui avait pourtant été une relation aussi complète qu’importante. C’était un peu comme de passer un an à s’énerver sur un puzzle avant de constater qu’il manquait une pièce majeure, puis de l’abandonner pour, un an plus tard, en soulevant le tapis, mettre la main sur le dernier élément nécessaire à la compréhension de l’image que l’on avait peiné à dépeindre. Après, il y avait plusieurs façons d’interpréter cette réalité. Soit Luca était bel et bien mort, soit Alitia était un tapis menteur.

Le scientifique finit par pincer les lèvres. Ses bras se croisèrent sur son torse, son regard rencontra un néon qui n’apporta aucune lumière sous sa boîte crânienne. Oh, il se sentit pâlir ; il sentit le sang déserter ses joues pour mieux aller se perdre dans la déflagration que laissait entendre son myocarde. Quand ses yeux revinrent à Alitia, ils s’attardèrent sur ses traits mutins, presque enfantins. Non, décidément, quelque chose clochait dans le tableau – un détail répondant au doux nom de Luca, sans doute.

« Je ne sais pas », laissa-t-il tomber à l’attention de son interlocutrice. Et sa voix était morne, elle disséquait les syllabes avec une lenteur presque agressive. « Je ne savais pas, Alitia … Il ne me l’a pas dit. Luca, je veux dire. Enfin, bien sûr qu’il ne me l’a pas dit, si c’est bien ça. Ce serait bizarre, hein ? Qu’il ait pu me le dire. Ce serait drôle, même. » Une pause, pensive. Tu t’embrouilles. « Mais je suis embrouillé ! »

Encore une pause. Encore une côte mise hors-jeu par une faute de l’ailier gauche. Vito secoua la tête, image de l’abruti qui a oublié comment on faisait pour être con.

« Je n’étais vraiment pas au courant. Je suis désolé. Qu’est-ce que tu voulais savoir ? Parce que je ne sais pas grand-chose, moi. On ne m’a rien dit. On ne m’a pas parlé. On m’a oublié. Pas comme Luca, bien sûr, mais je n’ai pas eu le mail. »

Qu’est-ce que c’était, la première réaction qui faisait suite à l’annonce, déjà … ? Ah, oui. Le choc.

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Alitia Toscane

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MessageSujet: Re: Draguibus [Vitooo ♥]   Ven 1 Avr - 9:15

Alitia avait senti un sentiment de joie féroce, impitoyable, lorsqu’elle avait enfin lâché des mots si lourds dans le silence de l’appartement. Pas comme si elle se débarrassait d’un poids trop embarrassant – Elle ne pouvait pas tout, simplement – mais plus comme si elle tirait avec un revolver. Comme quand elle était petite, et que l’arme de son père, pesante dans sa main d’enfant, forçait son poignet à s’incliner vers le sol. Pas facile de tirer juste comme ça. Néanmoins, c’était la même joie, le même sentiment que l’on pouvait ressentir à vider un chargeur. Un silence de l’âme mis en relief par les bangs successifs, un contentement à se dégager de la responsabilité des balles en téflon, désormais libres, libres d’aller là où elles le souhaitaient. Peu importe où elles finissaient. Dans le corps de quelqu’un, dans le mur, dans le vide. Au moins c’était fait. La résolution avait atteint son apogée et déclinait, s’effaçait, ne laissant plus que le calme. Trompeur, le calme, dans le cas présent.

La jeune fille vit une main chercher un appui, des bras se fermer, un corps hésiter. Un visage vide de sens, comme le sien. Alitia se tendit, attendit. Elle voulait saisir les prochaines secondes. Elle voulait savoir, d’une façon brûlante, comme un acide. Elle n’y croyait pas vraiment. Mais peut-être que si. Une partie d’elle, qu’Alitia voulait étouffer. Une partie d’elle embarrassante. Une partie comme un trampoline, qui la forçait à monter haut, très haut –merci adrénaline, mon amie- mais qui allait fatalement, elle le savait, la condamner à redescendre brusquement et à s’écraser sur le sol. Alors Alitia refusait de l’écouter, de grimper sur cette surface élastique tentatrice. Mais n’y était-elle pas déjà ?

Vito blêmit, ses lèvres s’amincirent. Ah, ah. La curiosité insatiable d’Alitia lui bouffait la poitrine de l’intérieur.

« Je ne sais pas. Je ne savais pas, Alitia … Il ne me l’a pas dit. Luca, je veux dire. Enfin, bien sûr qu’il ne me l’a pas dit, si c’est bien ça. Ce serait bizarre, hein ? Qu’il ait pu me le dire. Ce serait drôle, même. »

La voix insipide, comme celle que la jeune fille avait employée un peu auparavant, n’empêcha pas Alitia de lever un sourcil. Elle ne s’attendait pas à vraiment à ça, en fait. Une embardée de la part de l’étalon fou. Et puis une chute, bien sûr, celle qu’elle avait pris. Son cœur venait de disparaître dans un trou noir, sans préavis. Elle se sentit vidée. Et fatiguée. Son sourcil céda, ses paupières se fermèrent brièvement, le temps de se recentrer et de faire face.

Il ne savait pas. Et Alitia ne pensait pas que Vito mentait. C’était un ensemble de choses, propre au cerveau humain, entraîné depuis sa naissance à comprendre ses congénères selon de nombreux paramètres qu’on enregistrait inconsciemment. Le ton de la voix, sa vitesse, ses intonations, ses vibrations. Les multiples traits du visage, tous ces muscles, qui étaient une carte à lire. Le langage du corps, celui qui ne savait pas mentir et n’utilisait pas de mots. Le fond et la forme. Il ne savait pas, comme elle s’en était doutée. Bien qu’une fraction de seconde… Une fraction de seconde… Il ne savait pas et donc, ce n’était pas lui. Avait-elle vraiment pu croire que ce grand dadais décalé était responsable, d’une manière ou d’une autre ? Qu’est ce qu’elle était stupide. Encore plus stupide que lorsqu’elle avait cinq ans et qu’elle se perdait dans les rues chaudes et poussiéreuses de l’Inde. Un frisson de rage la secoua.

Et en plus, il était stupide. Ses mots n’avaient pas de sens. Cela n’effleurait absolument pas l’esprit d’Alitia qu’elle était la responsable de ce champ de quilles renversées. Strike. Et pourtant, si elle avait été plus chaleureuse, plus sensible, elle aurait évidemment remarqué que n’importe qui un tant soit peu normal réagirait ainsi à l’entente de cette nouvelle. Mais Alitia avait décidé de s’enfermer dans sa déception, et de laisser cette bulle de chagrin dans son étui de colère. Pourquoi les gens se sentaient obligés d’être stupide au moindre tangage du navire ?

Elle rouvrit les yeux. Vito poursuivait.

« Mais je suis embrouillé ! » lâchait-il.

Ah. CQFD. Elle retint une envie de le secouer comme un prunier. De lui crier qu’elle n’en avait rien à faire. Mais ce n’était pas le comportement adéquat, alors elle s’enfonça dans les replis de sa neutralité, expirant profondément, chassant son irritation.

« Je n’étais vraiment pas au courant. Je suis désolé. Qu’est-ce que tu voulais savoir ? »

C’était mieux. Elle préférait ça. Cela acheva de calmer son mouvement d’humeur. Quelque chose de sensé, sagace, intelligent, directif et actif. On allait droit au b…

« Parce que je ne sais pas grand-chose, moi. On ne m’a rien dit. On ne m’a pas parlé. On m’a oublié. Pas comme Luca, bien sûr, mais je n’ai pas eu le mail. » acheva Vito avec ce petit accent du mec pitoyable.

Alitia ne sut pas, l’espace d’un instant, comme réagir. Elle restait là. Pas droite, mais raide. Les poings fermés. Je pourrais les lui coller sur la figure, songea-t-elle raisonnablement. Ou lui dire de se la boucler. Ceci dit, les idiots n’étaient pas responsables de leur manque de QI, même s’ils étaient exaspérants. Fichu abruti. Vito était comme dans son souvenir caricaturé. Un abruti de fêtard, qui ne voyait pas plus loin que sa prochaine bouffe et la prochaine fille qu’il mettrait au pieu. Qu’avait-t-elle pu attendre de la part d’un mec comme ça ? Comment aurait-il pu tuer directement le Frangin ? C’était débile.

Restait l’hypothèse de l’indirectement. Et pour ça, Alitia devait parler, même si désormais elle y répugnait. Bon. Prendre le taureau par les cornes.

- Je n’ai pas envoyé de mail, répliqua-t-elle d’un ton sec. Je n’avais pas les adresses.

Mensonge de mauvaise foi. Mais bon. Elle pouvait bien se le permettre. Elle n’avait eu aucune envie de s’occuper de ça à la mort du Frangin. Pas le courage. Elle ne s’était intéressée au contenu de son répertoire de téléphone portable que quelques semaines après, quand elle avait voulu savoir et qu’elle avait commencé à rencontrer les « amis ». Et puis…

- Et puis en général, les gens se renseignent, quand ils n’ont plus de nouvelles de leurs amis un certain temps, asséna-t-elle avant de balayer l’air de sa main pour signifier qu’elle n’était pas là pour ça. Pour ce que je voulais savoir… Je ne sais pas. Quelques informations. Comment l’as-tu trouvé les dernières fois que tu l’as vu, est ce qu’il t’a parlé de quelque chose en particulier, de soucis, d’informations… Est-ce que tu le voyais –inspiration- se suicider ? Est-ce que tu penses qu’il possédait une personnalité si secrète que ça soit normal qu’il n’ait rien dit, rien laissé derrière lui alors qu’il avalait une boîte de médicaments ? Ce genre de choses.

Alitia baissa les yeux vers son petit sachet rose et s’empara d’un dragibus noir et un rouge. Elle les livra sans état d’âme à son appétit, broyant les petites perles gélatineuses sous ses dents comme elle aurait broyé la tête de Vito si elle en avait eu la capacité. Mais elle était calmée, maintenant. Elle avait repris son apparence de lac calme et miroitant. Plus de rides à la surface. Vito l’avait agacé autant par son ignorance que par sa réaction plaintive, mais la partie raisonnable d’Alitia savait bien qu’elle ne pouvait pas le lui reprocher. Et puis, beaucoup réagissaient comme ça. Des « Oh, je suis désolé » creux, des « Ah bon ? » vides. De faux amis. Des lâcheurs. Alitia les méprisait d’une force qu’elle ne se connaissait pas auparavant ; elle avait toujours été une fille calme, passive, discrète. Une fille qui ne cherchait pas d’ennuis, et qui ne les aimait pas. Elle n’aimait pas les disputes, les cris, les mauvaises ondes. En fait, ce qu’elle n’aimait pas, c’était l’énervement. Elle avait donc toujours été calme, ouverte à la discussion, compréhensive. Apaisante quand il le fallait. Parce que d’un autre côté, elle détestait les autruches et se revendiquait comme quelqu’un qui faisait face, même quand cela ne lui plaisait. Ce qui ne l’empêchait pas, dans les rares occasions où elle avait été dans les ennuis, de se défendre calmement et de ne pas hurler en faisant de grands gestes. Après tout, ses parents avaient toujours encouragé Alitia à être responsable, précise et efficace. Or, se comporter comme le faisait le Frangin dans ses mauvais jours étaient tout, sauf précis et efficace. Par ailleurs, elle ne cherchait pas les ennuis, ne faisait que rarement des bêtises et ne cherchait des noises à personne. Avant. Maintenant, eh bien… Elle se découvrait des capacités à détester. Et cela se centrait sur les personnes qu’elle estimait responsable –même indirectement, n’est-ce pas Vito ?- de la mort du Frangin.

Vito ne savait pas ? Ca lui faisait une belle jambe. C’était facile de se dégager de ses responsabilités. Je ne sais pas, je ne l’ai pas fait exprès, je ne voulais pas faire de mal. Ben voyons. Ta gueule et assume. C’est tout ce qu’Alitia voulait. CLBSSVP.

Allez, maintenant que tu es au pied du mur, pensait-elle avec la même joie brûlante qu’avant, montre que tu es un grand garçon. Que tu es capable, toi aussi, d’assumer. Désormais, Vito n’avait plus d’excuse. Il était face aux faits, et il allait devoir s’expliquer. Alors seulement, seulement à ce moment là, Alitia se déciderait à réviser ou non son jugement et à agir en conséquence. Bien sûr, que pouvait-elle faire ? Elle n’avait aucun pouvoir sur eux et elle n’allait pas les menacer de ses petits poings rageurs. Elle ne l’avait pas fait, de toute façon, pour les autres qu’elle avait rencontré avant. Pourtant, d’une manière ou d’une autre, elle leur ferait sentir leur responsabilité dans cet évènement. Même avec des « Je ne sais pas… » niais et exaspérants.

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Vito Vargas

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MessageSujet: Re: Draguibus [Vitooo ♥]   Sam 2 Avr - 17:04

« You just run, an automation »

Alitia avait l’air de croire Vito. Ou du moins, c’était là la seule déduction que Vito pouvait faire sur la base des traits de la jeune fille. Oh, évidemment, il pouvait en tirer d’autres ; qu’il pût ou non lire dans ses pensées, il n’aurait retiré que peu de gloire en affirmant que la cadette Toscane était en colère. En partie contre lui, sans doute. Néanmoins, elle le croyait. Et c’était déjà ça de fait.

S’il avait en partie été responsable de la mort de Luca, Vito n’aurait pas craint la rage de ce qui restait une gosse. Qu’aurait-elle pu lui faire ? Lui taper dessus ? Le dénoncer aux flics, sans autre preuve que celle de ses yeux de jade ? Le tuer dans son sommeil, lui qui avait déjà eu affaire à des créatures autrement plus dangereuses qu’une petite étudiante ? Peut-être qu’elle aurait opté pour le stalking – I know what you did last summer – avant de s’aventurer au passage à l’acte. Mais non, rien qui eût inquiété notre scientifique. Il avait vu le film ; il en connaissait les twists et il se savait suffisamment avisé pour se tirer d’un mauvais pas de ce type.
Alors, comme il n’était impliqué en rien dans le suicide de Luca, Vargas aurait dû se foutre du feu enragé qui couvait dans les iris de son interlocutrice – en théorie. En pratique, c’était autre chose. Il se sentait désormais presque plus dérangé par la colère d’Alitia que par les accusations sous-jacentes ayant motivé sa venue, ce soir. Si elle le croyait, à quoi rimait la bombe à retardement ? Comptait-elle lui démontrer, par A+B, qu’il avait tort et qu’elle avait raison ; que si son frangin s’était suicidé, peu importait comment, c’était parce qu’il s’était mêlé de l’y pousser, d’une façon ou d’autre autre ?

Le regard était méprisant, l’air peu amène. Et la moue esquissée par les lèvres d’Alitia suivait la tendance, pour rehausser de carmin ce qui tranchait déjà dans la brume désaturée où évoluait Vito. Il n’y avait pas dans l’échange muet que l’usuelle morgue portée à Vargas par ses vis-à-vis – les reproches s’invitaient sous le bâillon du silence, jouaient du vide entre leurs corps. Cette sensation, Vito la connaissait, pour l’avoir eue, petit, lorsque sa mère s’entêtait à le désigner responsable d’une connerie que, pour une fois, il n’avait pas commise. Sauf qu’aujourd’hui, il s’en trouvait passablement énervé.
Il n’avait rien contre le changement. Une évolution, ça ne se faisait pas toujours dans le bon sens – contrairement au progrès –, mais on avait généralement le temps de la voir arriver. D’en deviner les formes, d’en apprécier ou non les contours, avant d’aviser quant à l’attitude à adopter. Que ce fût à bras ouverts ou dans l’ombre d’un bunker improvisé, on la recevait, et on faisait avec. Un chamboulement, c’était autre chose. Et Alitia en était un beau. Vito crevait d’envie de l’en blâmer – elle, elle qui s’était permise d’envahir sa vie privée, elle qui s’était faite héraut de sa petite apocalypse personnelle. Et puis quoi encore ? Ce n’était pas égoïste, ça, peut-être ? A quel titre prétendait-elle pour se croire investie du droit de lui jeter ça à la gueule ?

La vérité, c’était que Vito aurait mieux vécu si Alitia Toscane ne s’était pas crue obligée de ressortir une affaire classée. X-files, c’était bon pour les moments de détente qu’elle s’offrait entre deux cours de coloriage. Pas pour combler le vide dans sa vie – encore moins dans celle des autres. Alors oui, Vito lui en voulait. Il se foutait de savoir que, passé le choc, survenait la colère ; il se moquait de passer pour un con aux yeux de bébé Toscane*. Il n’y avait plus que deux choses dont il était certain, plus que deux lignes de programme capables de faire le lien avec son pentium paraplégique. Premièrement : il aurait préféré ne rien savoir. Deuxièmement : il aurait préféré ne rien savoir. C’eût été la solution la plus confortable. Une vie bien rangée, de beaux souvenirs de jeunesse à la clé, dont celui d’un meilleur ami qu’il avait fini par perdre de vue – la rengaine habituelle. Vous me direz, la différence n’était pas bien grande : Vito avait effectivement perdu Luca de vue.

A ceci près qu’il en était désormais informé, grâce à Alitia. Et l’équation était simple à résoudre. Maintenant qu’elle avait lâché sa bombe, elle pouvait se barrer. Vito était prêt à lui indiquer la porte quand, reléguant son mutisme accusateur au rang de cadavre dans un placard, elle prit la parole :

« Je n’ai pas envoyé de mail. Je n’avais pas les adresses. »

Tout d’abord, Vito ne comprit pas le sens de cette réplique. Puis il eut envie de rire. Bon, d’accord, il était embrouillé. Sacrément embrouillé, même. Voire à côté de la plaque. Mais Alitia, elle, n’était pas capable de relever une métaphore. C’était assez risible.
Parce que Luca l’aurait saisie, lui.

« Et puis en général, les gens se renseignent, quand ils n’ont plus de nouvelles de leurs amis un certain temps », ajouta-t-elle.

Vito retint une grimace. Rectification : le geste ne suivit pas la pensée. Son visage s’était figé sur une expression dégoûtée, les commissures pincées et les yeux plissés. Celle du type qui aurait croqué dans un citron en ayant oublié la rituelle gorgée de tequila pour faire passer l’amertume. Alors il n’y avait plus que ça – l’amertume. Une belle tranche râpeuse qui lui mettait la gorge à vif, au point où il doutait de pouvoir déglutir une fois de plus. Bien sûr, Alitia n’avait pas tort. Elle flirtait plutôt avec la raison, et sa voix, avec une tonalité plus aiguë qui acheva de mettre Vito sur les nerfs. Qu’aurait-il pu objecter à ça ? Evidemment qu’il aurait dû aller aux nouvelles, se rendre sur le seuil de l’appart’ de Luca ; évidemment qu’il aurait dû aller jusqu’à défoncer la porte en l’absence de réponse. Aurait dû.
Donc, sur ce plan, il était coupable, ouais. Coupable d’avoir fait des études, d’avoir eu un job, de s’être occupé de sa vie. Et même d’avoir eu une vie, si l’on décidait d’aller au fond des choses. Coupable, aussi, d’avoir respecté le silence d’un ami, là où il lui arrivait de son côté du miroir de passer en veille quelques temps, lorsqu’il en ressentait le besoin. Il ne s’était pas agi, pour Vito, de mettre fin à une amitié en voyant que le contact s’était rompu ; il avait plutôt vu cela comme une ellipse temporelle. Un doigt qui, quelque part, aurait choisi de caler sur pause le DVD des Aventures de Luca & Vito à Milan. Ça arrivait tous les jours, des trucs comme celui-là. Untel choisissait de vivre sa vie, unetelle l’acceptait. X se transformait en ermite pour bosser un concours, et Y, lui, se tournait vers son premier CDI. Et pourtant tout le monde finissait par retrouver le chemin de son répertoire ou de son carnet d’adresses, et ça se terminait en soirée pépère, derrière un match de foot, à évoquer la belle époque.
Pour ce qui était de la fréquence des morts suspectes, en revanche … Attendez, il n’y a pas un adage ou un commandement affirmant que ça n’arrive qu’aux autres ?

« Pour ce que je voulais savoir … Je ne sais pas. Quelques informations. Comment l’as-tu trouvé les dernières fois que tu l’as vu, est ce qu’il t’a parlé de quelque chose en particulier, de soucis, d’informations … Est-ce que tu le voyais se suicider ? Est-ce que tu penses qu’il possédait une personnalité si secrète que ça soit normal qu’il n’ait rien dit, rien laissé derrière lui alors qu’il avalait une boîte de médicaments ? Ce genre de choses. »

Notre scientifique dut pourtant déglutir. Histoire de gober l’afflux de questions. Passée l’envie de dégueuler, il en était désormais à vouloir se défenestrer. Il envisageait même de se faire couler un bain et de s’y glisser avec un fer à souder. Après tout, lorsque l’on crevait dans un cauchemar, on finissait par se réveiller. Et quand il se réveillerait, il attraperait son annuaire, y dénicherait le numéro de téléphone de Luca, pour le prier poliment de ne pas laisser sa sœur abuser de la boîte à images. Parce que cette façon de procéder à un interrogatoire rangé lui rappelait une certaine série télévisée – il avait juste oublié le nom de cette dernière. « Supergore », un truc dans ce jus.

Quant à répondre aux questions de la miss … Cela s’annonçait globalement compliqué. S’il avait eu plus de temps entre l’explosion de la bombe et l’instant où il devrait donner la réplique, Vito aurait peut-être pu construire une théorie réfléchie. Pragmatique. Efficace. Scientifique. Mais c’était peut-être là ce que cherchait à tout prix à éviter Alitia – lui laisser le temps d’aligner deux pensées cohérentes et de cogiter. Non, tout ce qu’elle voulait, c’était le voir ainsi, yeux hagards et cerveau court-circuité, dans l’attente de la vérité sous sa forme la plus pure. Elle voulait de la spontanéité. Et, « spontanément », Vito avait plus envie de la foutre à la porte qu’autre chose. Comment aurait-il pu apporter un élément de réponse qui aidât Alitia alors même qu’il se sentait obligé de répondre de ses faits et gestes ?

Vito pinça les lèvres ; son interlocutrice jeta son dévolu sur les Dragibus. C’est ça. Bouffe ton sucre. Ça te calmera. Il était de moins en moins certain de la conduite que le script aurait voulu qu’il tienne. M’enfin. Quitte à articuler un truc qui n’avancerait pas Alitia, autant se lancer au plus vite. Et ensuite ? Il la renverrait sur le pallier. Puis il retournerait à ses rapports en retard, il zapperait sa TV mentale sur Canal Hell pour oublier cette drôle d’histoire à propos de Luca, et irait se coucher. Tard. Puis il s’endormirait. Beaucoup plus tard.

« Je ne me souviens pas très précisément de la dernière fois où je l’ai vu. » C’est ça, Vito. Décrédibilise-toi tout à fait. « Et, que je sache, non, rien de particulier. Enfin, c’était Luca, si tu vois ce que je veux dire. Je l’ai déjà vu faire la tronche, ne pas m’adresser la parole pendant une semaine à propos d’un truc débile, ou l’inverse. Pas de soucis non plus dont il m’aurait parlé. »

En quête d’inspiration, Vito pourra un soupir. Il se sentait un peu anesthésié. Contrairement à ce qu’il avait craint, le train de son cerveau était de retour sur les rails, et il mettait à sa disposition des informations plus claires que tout ce qu’il aurait pu espérer. Et néanmoins inutiles de par leur absence de pertinence. La couleur du téléphone de Luca la dernière fois qu’il l’avait vu – un nouveau portable, un truc dernier cri –, une histoire de jante à changer sur sa bagnole …

« Non, vraiment, rien qui sorte de l’ordinaire, quoi. Et je n’imagine pas non plus Luca se suicider. Il a pu changer quand on a perdu le contact, mais je le vois assez mal en arriver là … Je sais bien que ce sont ceux qui en parlent le moins qui sont plus susceptibles de le faire, ‘fin bon … Aucune raison pour lui. Pas de raison que je connaisse en tout cas. Et puis, un type suffisamment déprimé pour se suicider, il aurait pas plutôt tendance à s’isoler ? »

La voix de Vito mourut dans sa gorge. Il allait dire que ce n’était pas le genre de Luca ; que Luca, c’était le type capable de se faire plusieurs potes dans la semaine ; que Luca, c’était le type qui ne se passerait pas comme ça d’entourage ; que Luca, c’était pas un isolé. Restait que c’était pourtant ce que Luca avait fait vis-à-vis de Vito et même de sa sœur, apparemment – s’isoler, passer sous silence des détails qui auraient pu avoir leur importance. Et couper les ponts avec son meilleur ami, ouais. Entre autres.

« … Mmh, ce que je veux dire, c’est que la dernière fois que je l’ai vu, il me parlait encore d’un type qu’il avait rencontré récemment, plutôt sympa, avec qui il avait conclu une affaire intéressante pour lui. Qu’est-ce qu’un mec comme Luca, bien intégré, tout ça, trouverait au suicide ? C’est pas son genre. C’était pas son genre. »

Il y avait des millions de choses que Vito aurait voulu demander, lui aussi. Des détails, pour commencer, sur les circonstances de la mort de Luca. Quand exactement ? Quel jour, quel mois, quelle année ? Comment ça, elle l’avait retrouvé dans sa chambre ? Et puis, avaler des médocs, c’était bien mignon, mais quels médicaments ? Et quels médicaments susceptibles de le tuer à haute dose prenait-il – quel traitement, pour quelle maladie ? Cela signifiait-il que Vito était passé à côté d’un truc aussi gros qu’une maladie à même de nécessiter une telle ordonnance ? Ensuite, il était où, Luca, maintenant ? Incinéré ? Enterré ? Si oui, où … ?


* éwè. Comme le bébé panettone.
Pis un jour, j'avais imaginé Vito qui parlait. Ben voilà.

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Alitia Toscane

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MessageSujet: Re: Draguibus [Vitooo ♥]   Dim 3 Avr - 10:30

C’est vrai que plus Alitia y pensait, plus elle se trouvait ridicule, dans le fond. Parce qu’à part satisfaire cette petite déchirure invitant le néant à se pointer dans ses poumons, elle ne pouvait pas y faire grand-chose, surtout si c’était indirectement. Au moins, la jeune fille aurait une bonne raison de leur en vouloir, à tous. Et ce serait sûrement une forme de soulagement… Ou pas. Mais finalement, Alitia ne se basait pour l’instant que sur des hypothèses, et surtout sur celle dans laquelle Luca s’était bel et bien suicidé. Pourtant, ne venait-elle pas de dire qu’elle ne pensait pas que cela soit vrai ? Parce que dans ce cas, elle n’avait aucune raison d’en vouloir aux « amis » du frangin. Ils n’étaient pas responsables, pour le coup. Juste responsables –et oui, on pouvait toujours trouver un motif d’accusation- de ne pas l’avoir suffisamment entouré pour le prévenir d’un meurtre. De ne pas avoir été là pour le défendra, à la rigueur.

N’en demeurait pas moins l’aigreur qu’elle ressentait pour ces personnes qui avaient laissé Luca moisir dans sa chambre pendant plus d’un mois, sans aucun effort. Pas de visites, pas de mots, pas de questions. Et après sa mort, encore moins. Tous envolés, évaporés. Et de ça, Vito ne pouvait pas se défendre, comme toutes les autres personnes interrogées. Ce fut donc avec une certaine satisfaction qu’Alitia recueillit l’expression qui apparu sur le visage du grand type. Il accusait le coup, et il ne s’en défendait pas. Ouais, il ne s’était pas renseigné. Ouais, il n’avait fait aucun effort. Ouais, il n‘avait que des excuses bidons et il le savait parfaitement. Pour Alitia, cette expression était la preuve qu’il reconnaissait ses torts dans ce domaine, et cela lui fit du bien. Elle n’aurait pas supportée des excuses vaseuses, des tentatives de décharge, de fuite. Faire la grimace. Il n’y avait rien d’autre à faire. Ca le dérangeait ? Rien à faire. A ce niveau là, Alitia était implacable. Du genre à maintenir la tête sous l’eau le temps qu’il faut sans sourciller. Son énervement disparu en parti, remplacé par une sorte d’attente déterminée. Sans doute ce que ressentait les proches de quelqu’un assassiné quand le coupable se faisait condamner. Un lourd calme. On était allé jusqu’au bout, c’était désormais fini. La justice avait sonné, il n’y avait plus rien à dire. Pour le moment.

Satisfaite, Alitia décida donc de passer l’éponge, pour le moment . Peut-être que ça ressortirait, sous un mouvement d’humeur, une aigreur, de la peine, autre chose. Qu’elle lui agiterait de nouveau sous le nez, sachant qu’il ne pourrait rien réfuter et juste encaisser. Défoulant programme. Mais pas maintenant, où elle fit comme si elle le pardonnait. Elle avait des choses plus importantes à faire que de s’acharner sur une carcasse de regrets comme un vautour. Et progresser dans son enquête, se décider pour l’assassinat ou pour le suicide. Aussi se fit-elle plus calme, apaisée, attentive aux réponses de son interlocuteur.

On laisse tomber.

Vito avait toujours son expression de celui qui vient d’avaler un flacon entier d’huile de foie de morue. Dont la caractéristique principale était d’être huileux, et oui. D’avoir ce petit dépôt gluant autour des lèvres, sur la langue, le palais, vous plaquant un goût affreux dans la bouche pour quelques jours. Impossible de s’en débarrasser. Il était clair qu’avec la bombe que lui avait lancée Alitia – Yahaaa, dans ta tronche !- il n’allait pas être libéré de l’écœurante substance avant un bon bout de temps. Cette petite mine pitoyable adoucit la sœur de Luca, qui consentit à se montrer plus… heu, délicate. Elle avait eu sa réponse, après tout. Ou alors Vito était un excellent menteur. Ou alors… Ah, que c’était agaçant, ces hypothèses démesurées, ces multiples embranchements. On se serait cru dans le monde quantique de Schrödinger. Ce truc qui rendait fou. L’infini par l’infini, aïe ma tête. Il fallait pratiquer une méthode scientifique. Raisonnable. Hypothèses, déductions. Première hypothèse ; c’est un suicide. Déduction ; quelque chose l’y a poussé, ou quelqu’un. Hypothèse ; ce n’est pas Vito. Déduction… Ou alors, première hypothèse ; on a tué Luca. Déduction : quelqu’un s’y est collé. Hypothèse : ce n’est pas Vito, Vito ne ment pas. Déduction…

C’est là que le doute affreux vous prenait à la gorge. Et si Alitia se trompait ? Si elle se basait sur de mauvaises hypothèses ? S’il avait fallut qu’elle commence par l’autre sens, qu’elle aborde le sujet sous un autre angle ? L’unique chose qui lui apportait un peu de consolation dans ce cafouillis qui régnait dans sa tête, c’était le fait que certes, elle n’avait pas un QI suffisant pour qu’elle puisse jongler avec toutes ces possibilités maintenant, en temps réel. Mais rien ne l’empêchait de tout vérifier le soir, de confronter les diverses éventualités, de réaliser quelques schémas, d’y réfléchir plus calmement, l’esprit au repos. Loin de l’attaque. Et s’il s’avérait qu’elle se trompait sur son jugement, et bien, rien ne l’empêchait de revenir confronter Vito. Alors, pour le moment, Alitia devait s’accrocher à son fil d’Ariane.

« Je ne me souviens pas très précisément de la dernière fois où je l’ai vu », commençait Vito. « Et, que je sache, non, rien de particulier. Enfin, c’était Luca, si tu vois ce que je veux dire. Je l’ai déjà vu faire la tronche, ne pas m’adresser la parole pendant une semaine à propos d’un truc débile, ou l’inverse. Pas de soucis non plus dont il m’aurait parlé. » Soupir. « Non, vraiment, rien qui sorte de l’ordinaire, quoi. Et je n’imagine pas non plus Luca se suicider. Il a pu changer quand on a perdu le contact, mais je le vois assez mal en arriver là … Je sais bien que ce sont ceux qui en parlent le moins qui sont plus susceptibles de le faire, ‘fin bon … Aucune raison pour lui. Pas de raison que je connaisse en tout cas. Et puis, un type suffisamment déprimé pour se suicider, il aurait pas plutôt tendance à s’isoler ? »

Le son de sa voix s’estompa sur les derniers mots. Un silence un peu pesant s’installa. Alitia réalisa à ce moment là qu’elle parlait à un ancien ami du frangin. Un ami. Quelqu’un qui avait connu Luca, sur un plan différent qu’elle, mais qui pouvait tout de même prétendre à des droits d’affection et d’attachement. Vito devait être plus chamboulé qu’elle ne l’aurait cru. La jeune fille avait pensé qu’en tant qu’abruti imbibé d’alcool accro aux fêtes et aux filles, Vito était trop stupide, tête en l‘air, superficiel pour s’être véritablement attaché à Luca. Et puis, son comportement avant et après la mort du frangin ne confirmait-il pas cette hypothèse ? Oh tiens, encore une. Alors pourquoi cette voix serrée, ce visage blanc, ces paroles confuses ?

« … Mmh, ce que je veux dire, c’est que la dernière fois que je l’ai vu, il me parlait encore d’un type qu’il avait rencontré récemment, plutôt sympa, avec qui il avait conclu une affaire intéressante pour lui. Qu’est-ce qu’un mec comme Luca, bien intégré, tout ça, trouverait au suicide ? C’est pas son genre. C’était pas son genre. » reprit Vito.

Alitia pencha légèrement sa tête, le rideau blanc de ses cheveux effleurant son épaule. Oui, elle voyait ce qu’elle voulait dire et n’imaginait pas Luca du genre à se suicider, même dépressif. Elle se le rémora. Un grand garçon mince, aux mêmes cheveux châtains que les siens, la peau un peu plus hâlée –peut-être parce qu’il sortait plus-, les yeux vert olive quand les siens tenaient plus de l’amande. Il tenait plus de son sang italien que de son sang français. Pour la petite sœur naïve qu’elle avait été, c’était un esprit vif, malin comme un singe, un peu casse-cou et vagabond. Du genre à traîner toute la journée dans la rue, au soleil, les mains dans les poches, sans trop se soucier de ce qui allait se passer le jour suivant. Un brin bagarreur –il ne fallait pas trop le chercher- parce que ça l’amusait et parce qu’il assumait pleinement son statut de mec abruti. Il aimait bien frimer, taquiner « Lili », roucouler auprès des grandes brunes. Assez décidé, têtu même, mais du genre à s’accrocher dans tous les domaines. A l’aise comme un poisson dans l’eau. Un vrai prince charmant, non ? Alors, Luca se suicider… Ah, ah. C’était une très mauvaise blague. Mais Alitia ne parvenait pas qui pouvait lui en vouloir au point de le tuer. Sans doute parce qu’elle était, au fond d’elle, toujours une gamine sotte et candide.

- Mhm, merci. Quand est-ce que vous avez perdu le contact, exactement ? demanda finalement Alitia plus gentiment qu’avant, du moins, le ton agressif en moins. Et pour quelles raisons ? Voir même… C’était quoi, votre relation ?*

Elle avait décidé que même si elle ne comprenait absolument pas son attitude paradoxale, elle ménagerait Vito. Et lui apporterait même quelques réponses, dans sa grande mansuétude, pour ne pas le laisser trop perdu. « Et puis, un type suffisamment déprimé pour se suicider, il aurait pas plutôt tendance à s’isoler ? »

- Je suppose que c’était au moins un mois avant, si tu me poses cette question, dit-elle tout en réfléchissant, à propos de leur séparation. Parce que Luca s’est beaucoup isolé avant sa mort.

Mort. Un mot méchant, agressif, mordant.

- Mais, non, ce n’était pas son genre. Moi non plus, je ne lui vois pas de raison. Il ne m’en a pas parlé en tout cas. J’espérais que quelqu’un comme toi savait. Et tu ne sais pas quel genre d’affaire il aurait pu conclure ? Il connaissait bien ce type ? Est-ce qu’il a mentionné son nom ?

Elle s’autorisa à sortir le minuscule notebook pour inscrire ce que venait de dire Vito. Peut-être devrait-elle s’acheter un dictaphone. Cette classe. Inspectrice Toscane, détective privée. Contre les Vitogan. C’est le monstre des monstres. Dans le milieu, on ne peut trouver mieux, lalala, lalala…

Bon allez, mettre plus en avant sa décision. Parler doucement ne suffisait pas. Il fallait qu’elle montre plus de tact, désormais. Sans hypocrisie, sans ironie. Même si elle crevait d’envie de lui demander : si tu l’aimais tellement, le Luca, pourquoi tu n’as fais aucun effort, hein ? Pourquoi ? Mais bien évidemment, la question ne faisait pas parti des sujets sous le sceau de la délicatesse. Alors, pour le moment, elle devait laisser tomber, encore. Peut-être que Vito s’expliquerait de lui-même. Elle prit une profonde inspiration.

- Je suis désolée de… pour avoir abordé le sujet comme ça. Il faut croire que même depuis plus d’un an, ça reste un sujet sensible, ça m’énerve facilement. Et je pensais que tu étais plus ou moins au courant. Mais j’ai besoin d’informations, je ne veux pas laisser cette histoire… là où elle en est.

Et vlan, les pieds dans le tapis, vol plané, on s’étale de tout son long. Son ton calme cachait un sentiment de ridicule qui devenait de plus en plus fort. De nouveau, elle fit glisser les mèches rebelles derrière son oreille, machinalement. Le paquet de Dragibus était descendu dans sa poche, ses mains incapables de contenir à la fois le petit agenda électronique et de valser avec les touches tout en tenant le sachet de friandises. Ses jambes la lançaient, trop tendues par leurs nerfs écorchés. Mais maintenant, c’était fait. Un petit pas en avant, comme dans un ketchup-tomate idiot des cours de récré. Elle n’avait jamais compris ce jeu, par ailleurs. A quoi ça servait d’avancer sur une ligne invisible en prononçant des mots sans suite pour marcher sur le pied de quelqu’un, alors qu’on pouvait tricher de façon éhontée, et que c’était forcément le premier qui avait commencé qui gagnait ? Stupide. Peut-être que c’était une préparation à ce genre de situation. Une métaphore, des sourires, des efforts, des yeux encourageants –elle n’en faisait aucun, à part s’excuser.

Maintenant, elle espérait que Vito lui donnerait plus de précisions. D’infimes informations, n’importe quoi qui la ferait avancer. C’était la première fois qu’elle entendait parler d’une affaire que Luca aurait conclu peu de temps auparavant, mais elle doutait que cela lui soit utile. Ca pouvait être une histoire de bagnole, de rencards, n’importe quoi. Certains lui avaient parlé du théâtre, d’autres d’un de ses récents amis, qu’elle n’avait toujours pas vu d’ailleurs, de son ex-petite copine. Il voulait changer d’appart, selon certains. Rien à signaler, pour d’autres. Oh si, il s’est disputé avec Silvio, là. Un gros macaron sur l’œil. Le nez en sang de l’autre. De toute façon, je n’ai jamais aimé Silvio, et j’suis sûr que lui non plus. Ce genre d’informations, de multiples pistes, infimes. Comme si un caniche limier tentait de retrouver la piste du voleur au milieu d’une rue bondée. Une aiguille dans une botte de foin. En consultant ses notes, Alitia se dit qu’elle devrait vraiment faire le tri, ce soir. Ce soir ou plus tard, corrigea-t-elle après un coup d’œil à la fenêtre. Il commençait à faire nuit dehors. Le soleil n’était plus qu’un peu de sirop de framboise versé dans de l’eau.

* Mais non, ce n’est pas un sous-entendu ! (A)

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Vito Vargas

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MessageSujet: Re: Draguibus [Vitooo ♥]   Sam 30 Avr - 10:09

« Docteur Love n'a pas de pitié »
Elle le prenait pour un imbécile. Et c’était mérité, d’une certaine façon. Bien des gens ne l’auraient pas comparé à l’ami exemplaire, à la seconde ombre à qui le script commandait de n’avoir de cesse que de suivre le pote en question. Sans se tromper, d’ailleurs, l’on aurait pu dire de lui qu’il s’était planté en beauté. T’as pas été net, Vito. T’as pas été cool. Il t’a fallu d’une occasion pour laisser tomber le paquet, refiler la patate chaude à celui qui venait de te la passer en espérant avoir une seconde pour souffler. T’as été con – t’as rien compris au film. T’aurais pu faire un effort, jouer les devins, faire du chantage au présent afin de lui soutirer quelques fragments d’avenir, et savoir ainsi ce qui allait se passer. Non, t’as pas été cool.
Pourtant, Vito commençait à s’en moquer. Evidemment qu’il y avait les remords, les regrets ; évidemment qu’il y avait tout ça, ce magma dégueulasse qui s’était mis en tête de lui colmater les tripes, de lui brûler les entrailles. C’était juste que les reproches silencieux d’Alitia ne pesaient plus grand-chose dans la balance. Alors elle pouvait dire ce qu’elle voulait, le fusiller du regard et couler ses sarcasmes sous le lourd rideau de ses cils autant que cela lui plaisait – Vito n’allait pas le lui reprocher, encore moins y prêter attention. Il était vrai qu’à vingt-sept ans et des poussières, on était capable depuis longtemps de se casser du sucre sur le dos sans avoir besoin de l’aide de quiconque. Il pouvait donc se passer de la miss Toscane pour comprendre qu’il avait merdé. Non, il n’avait pas besoin d’elle pour dénicher le tableau dans la galerie et comprendre qu’une tombola foireuse le lui avait destiné jusqu’à la fin de ses jours.

Un autre truc important, lorsque l’on était un mec approchant de la trentaine, c’était que l’on trouvait crucial de se donner une contenance quoi qu’il arrivât. Ou tout du moins Vito s’était-il inventé cette règle. On pouvait mettre ça sur le compte de l’effet petite sœur d’un ami, aussi. Toujours était-il que le scientifique décida – d’un commun accord ! – de rebrancher son cerveau, et de raccrocher avec le monde réel. Oh, il ne fallait pas s’attendre à un changement brutal, tout en regards éclairés et remarques pertinentes ; ça restait Vito. Cela se traduisit plutôt par des mains calfeutrées dans des poches, un pli inter-labial plus mince encore, ainsi que des traits plus fermes, plus volontaires.

Le scientifique commençait à se poser des questions. Des questions qui n’envisageaient pas uniquement la mort de Luca, mais également Alitia. Il n’avait jamais été très au courant de son âge, aussi n’était-il pas certain de pouvoir attribuer deux chiffres au minois perdu sans ses pensées. Il lui aurait pourtant donné un peu plus de la vingtaine – vingt-deux ans maximum. Ou vingt-trois. Et Vito s’interrogeait sur la vie qu’avait menée la jeune fille depuis la mort de son aîné. Elle ressemblait en tout point aux étudiants qu’il croisait dans les rues de Milan et à ceux qu’il avait lui-même fréquentés, de son temps ; alors, cela voulait-il dire qu’elle était à la fac ? Mais les études, le logement, la nourriture – tout cela coûtait cher –, comment se débrouillait-elle pour les payer ? On ne pouvait pas éternellement vivre sur son héritage. Un petit boulot, peut-être ?
Néanmoins, rien de ces élucubrations ne venait éclairer d’un jour nouveau l’autre partie des réflexions de Vargas : Alitia s’était-elle mise en tête de lui poser spécifiquement des questions, ou menait-elle une enquête ? Lui-même, de par son boulot, avait l’habitude des investigations. Il n’en avait pas toujours menées en personne, mais il côtoyait assez de flics pour noter ou non une habitude de la chose chez quelqu’un. Et bébé Toscane semblait rodée à cette dernière, même s’il lui manquait ce professionnalisme que l’on ne pouvait acquérir en se contentant de regarder des séries policières. Ce qui n’ouvrait le champ qu’à une conclusion : la sœur de Luca s’était mise en tête d’élucider une mort qu’elle n’acceptait pas. Il était donc logique qu’elle en arrivât à interroger les proches de son frère, au point de n’avoir d’autre choix que de passer par la case Vito.

« Mmh, merci », avança Alitia, son air pensif oublié. « Quand est-ce que vous avez perdu le contact, exactement ? Et pour quelles raisons ? Voire même … C’était quoi, votre relation ? Je suppose que c’était au moins un mois avant, si tu me poses cette question. Parce que Luca s’est beaucoup isolé avant sa mort. »

Le ton s’était adouci ; quant à la voix, elle avait retrouvé une tonalité naturelle, sans doute parce que la jeune fille en avait fini de jouer le mauvais flic. Vito ne put s’empêcher de noter que, décidément, ses soupçons se confirmaient. Sa façon de travailler le sujet et de pousser à la discussion montrait qu’Alitia n’en était pas à sa première interview. Il n’en trouva pas moins difficiles à accepter les faits qu’elle lui présentait, cependant que ses yeux amande s’acharnaient à rester neutres. Elle enchaîna sans lui laisser le temps de répondre :

« Mais, non, ce n’était pas son genre. Moi non plus, je ne lui vois pas de raison. Il ne m’en a pas parlé en tout cas. J’espérais que quelqu’un comme toi savait. Et tu ne sais pas quel genre d’affaire il aurait pu conclure ? Il connaissait bien ce type ? Est-ce qu’il a mentionné son nom ? » Une pause. Elle gribouilla quelques mots sur un notebook. Il était évident qu’elle cherchait une astuce pour présenter la suite de ce qu’elle avait à dire – Vito la laissa faire. « Je suis désolée de… pour avoir abordé le sujet comme ça. Il faut croire que même depuis plus d’un an, ça reste un sujet sensible, ça m’énerve facilement. Et je pensais que tu étais plus ou moins au courant. Mais j’ai besoin d’informations, je ne veux pas laisser cette histoire… là où elle en est. »

Notre scientifique émérite se sentit touché par le discours d’Alitia. C’était assez bancal, le tracas articulait – mal – ces mots à sa place, certes, et elle avait perdu de son assurance. Pourtant, pour la première fois depuis l’arrivée de la jeune fille, il avait l’impression que c’était elle qui parlait, et non pas le personnage froid et distant qu’elle s’était composé le temps de son interrogatoire. Le seul point commun entre les deux visages qu’elle lui avait offerts était sa détermination, laquelle, dans le second, n’en semblait que plus renforcée.
Vito acquiesça lentement, désolé pour Alitia. Il n’était pas certain de savoir ce qu’elle cherchait exactement, en déterrant le passé. La vérité, bien sûr – mais laquelle ? Avait-elle une idée précise en tête ? Ou ne s’agissait-il là que du chagrin d’une gamine qui avait perdu un membre de sa famille et en refusait la perte ? Il aurait aimé lui apporter les réponses qu’elle recherchait. A ceci près que, aussi peu probable le suicide de Luca lui apparaissait-il, il était risible de croire que quelqu’un aurait trouvé un quelconque intérêt à son assassinat. Luca n’était pas riche, ne trempait pas dans quoi que ce fût d’illégal – pas même un trafic de drogue ! –, et de ce que Vito en savait, il n’avait pas plus d’ennemis légitimes que qui que ce fût sur Terre. Evidemment qu’on avait tous sa némésis, un untel qui ne pouvait pas vous sentir pour des raisons plus ou moins sérieuses, mais de là à passer à l’assassinat … Autant dire tout de suite que cette hypothèse ne collait pas non plus.

« Je comprends que ça ne soit pas un sujet facile, Alitia. » Oui. Euphémisme, c’était le mot de passe. « Je veux juste que tu saches que je suis désolé, pour toi, pour Luca, et de ne pas avoir réagi quand j’aurais dû. Et Luca … notre relation … enfin, on était amis, sans doute meilleurs amis, même si on n’est pas exactement du genre à disserter sur ce genre de trucs. C’est pour ça que quand il a arrêté de donner des nouvelles ou de répondre aux textos, je l’ai laissé faire. Pas parce que je m’en fichais, mais parce que quand un ami a besoin d’espace pour des raisons qui le regardent, on lui fout la paix. Et puis c’était mon ami, tu sais ? Et un ami, ça revient toujours … Ou c’est ce que je pensais, du moins. »

Vito était prêt à parier que ce n’était sûrement pas là les mots que la miss Toscane souhaitait entendre. Il décida de coller à ses questions, histoire de ne pas trop partir en direction du terrain glissant.

« Tout ça pour dire que si j’avais eu la moindre idée de ce qui se passait dans sa tête, s’il m’en avait informé, je n’aurais jamais laissé ça couler. Et pour te répondre, non, il n’y avait aucune raison particulière à la rupture du contact. Mais ça devait être un mois avant, oui. Quant au type, il ne s’est pas étendu sur le sujet. Il m’a juste dit qu’il était tombé à pic, qu’il n’avait jamais espéré faire une rencontre aussi intéressante, et que ça allait l’aider à régler deux-trois détails. Je crois aussi qu’il m’a dit son nom, mais je ne suis pas certain de m’en souvenir … un truc comme Quinto. Ça te dit quelque chose ? »

Et à lui-même, est-ce que ce nom – car il lui semblait que c’était celui-là – lui parlait ? Quand il y songeait, il regrettait de ne pas avoir grappillé des informations lorsqu’il le pouvait encore à propos du nouveau-venu dans le cercle de Luca. A posteriori, à défaut d’être utiles, ces dernières auraient pu satisfaire la soif de savoir d’Alitia, ou même l’aider à la diriger vers ce deuil qu’elle n’avait certainement jamais accepté en son sein. Et Vito se sentait responsable, d’une certaine façon. La culpabilité pouvait faire des miracles. Elle s’insinuait sous votre crâne, s’emparait de vos facultés mentales et les retournait contre vous, avant de lâcher la bride à votre imagination. Elle laissait alors miroiter vos craintes, se complaisait à les magnifier jusqu’à ce que vous finissiez par y croire.
Et il y croyait, Vito.

Il s’agita, peu à l’aise.

« A part ça, tu as une piste ? Un truc qui t’avance dans ton enquête ? Parce que si tu as besoin de quelque chose, je ne bosse pas exactement avec la police, mais je peux toujours t’aider. Si tu as une question en particulier, ou quelque chose à vérifier. »

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MessageSujet: Re: Draguibus [Vitooo ♥]   Mar 24 Mai - 19:55

« Je comprends que ça ne soit pas un sujet facile, Alitia. Je veux juste que tu saches que je suis désolé, pour toi, pour Luca, et de ne pas avoir réagi quand j’aurais dû. Et Luca … notre relation … enfin, on était amis, sans doute meilleurs amis, même si on n’est pas exactement du genre à disserter sur ce genre de trucs. C’est pour ça que quand il a arrêté de donner des nouvelles ou de répondre aux textos, je l’ai laissé faire. Pas parce que je m’en fichais, mais parce que quand un ami a besoin d’espace pour des raisons qui le regardent, on lui fout la paix. Et puis c’était mon ami, tu sais ? Et un ami, ça revient toujours … Ou c’est ce que je pensais, du moins. »



Il ne restait plus qu’un vague sentiment d’écœurement, un peu comme lorsqu’on mange des bonbons le soir, devant son film, et que le sucre nous laisse un goût immonde sur la langue une demi-heure après, que nulle eau ni morceau de pain ne pouvaient effacer. Il y avait le vague sentiment de culpabilité, aussi, la petite pensée pour ses hanches, sa brioche, ses cuisses. Ce qui permettait de se débarrasser ça, c’était l’épuration par lavage de dents et sports. Evacuer nos vieux relents pour en laisser entrer des nouveaux. Mais Alitia ne se sentait pas prête. Il y avait une sorte de rage tapie au fond d’elle qui refusait tout acte de reddition. Et, finalement, elle se sentait piégée, piégée par ses sentiments contradictoires, par sa colère née de son impuissance et de son incompréhension, par sa conscience d’adopter le mauvais comportement, par la violence de ses mots sur un type qui ne les méritait pas. Vito, finalement, ne méritait pas qu’Alitia se jette à sa gorge comme une lionne à celle d’une antilope. Mais ce n’était pour autant qu’elle se sentait suffisamment forte par ses regrets pour qu’elle tolère longtemps un discours sur ce qu’elle considérait comme un lâche abandon. Elle devait se raisonner pourtant ; elle était sotte de s’attacher à ces détails sans importance. Finalement, il y avait mille façons de vivre une amitié ; sa conception de la chose, trop absolue, était peut-être mauvaise. Trop romantique, en fait. De nos jours –Oh, depuis toujours peut-être, finalement ?- on utilisait le terme « amis » pour désigner ses compagnons de soirée. Ceux avec qui ont partageaient l’alcool et les faux rires, à défaut du pain étymologique. C’était kif-kif, après tout. En son sens, elle aurait dit que Vito se fourrait le doigt dans l’œil jusqu’au crâne. Laisser de l’espace ?

Oh oui, laisser de l’espace. Elle avait ses besoins de solitude ; ses envies de se mettre à sa fenêtre, ou sur un banc, et contempler l’horizon. Ces moments de paix, face au soleil doré du soir, seule dans sa bulle, esseulée dans la foule, solitaire malgré le portable, malgré les contacts, malgré les potes d’université, malgré ses meilleurs amis, elle les recherchait, aussi. Mais Luca ? Luca n’était pas ce genre d’ermite un peu asocial qui ressentait le besoin de s’isoler. C’était ce type d’excessif, heureux de vivre, qui souhaitait faire partager son bonheur avec le monde entier ; à défaut, ses potes. Il aimait, même si c’était plutôt contraire à l’idée que se font les filles des garçons, déverser toutes ses pensées, les tristes, les mauvaises, les chagrins, les rires, les joies, les commentaires, tout, dans un réceptacle attentif. Et en échange, il voulait bien soulever des montagnes pour eux, respecter leurs silences, leur faire comprendre qu’il ferait de même le jour venu. C’était du moins la sensation qu’en avait Alitia. Le souvenir. Ce souvenir d’un frère qui s’estompait lentement, dilué, dévoré par l’oubli. Pouvait-elle encore se souvenir de sa voix, de ses intonations ? De son parfum ? Elle pouvait se rappeler de ces choses. Mais Alitia ne les ressentait plus. Alors que deux jours après sa mort, elle le pouvait encore. Ils apparaissaient tellement forts à son esprit que c’était comme si ses sens les rencontraient pour de vrai.

Etait-ce cela, l’oubli ? Le deuil ? Est-ce qu’un jour, Luca ne serait plus qu’un pâle rappel dans un coin de sa tête, quelque chose de définitivement mort et stérile ? A ce moment-là, cesserait-elle de ressentir les bulles de chagrin qui montaient de son estomac pour éclater dans son cœur, sa poitrine, ses poumons, sa gorge, sa bouche, sa tête, ses yeux, juste en-dessous ses yeux, là où l’organe touche la paupière inférieure ? Ne lui resterait-il plus que le goût de cendres ? Etait-ce… une pente douce où s’était laissé entraîner Vito, étourdi par la bourrasque de sa propre vie ?

Malgré tout, la jeune fille rejoignait Vito sur un point. Un ami, ça revenait toujours. C’était du moins cette fleur qu’elle gardait quelque part, au secret. Alitia n’avait pas d’amis. Elle s’auto-satisfaisait dans une solitude morbide. Elle fuyait le contact des autres, préférait évoluer dans sa tête, par cette même fenêtre, ce même banc. Elle attendait, comme Blanche-Neige patientant dans son cercueil de verre, qu’on vienne la trouver, qu’on lui tende la main, qu’on lui dise un « Je t’aimerais toujours » qui ne sonnait pas creux, que ni les disputes ni les aléas de la vie ne briseraient. Oh, pas un amant, un amoureux. Un ami, un confident ; son complice. La personne à qui elle ouvrirait son âme dans une volonté de se fondre dans celle de l’autre. Le rêve du symbiote. Un refuge, un secret, un rire, une pensée toujours là dans son esprit, peu importe les kilomètres. Qui, dans ce vaste monde de six milliards d’habitants, serait assez fort pour supporter le poids de cette confiance la plus totale, de cette vulnérabilité offerte ? En donnant son cœur, on donnait aussi le moyen d’être détruit. Qui respecterait cet amour presque primitif sans finir par le piétiner, le fouler au pied, par mégarde ou attention ?

La bulle éclate, le rêve s’éteint, les lumières tombent. C’était juste une utopie. Une envie insensée. Un bug dans le programme. Les humains ne sont pas faits pour ça. Ils sont solitaires ; ils ne vivent ensemble que par la contrainte. Ils sont égoïstes, et ils ne le font que pour se sentir un peu moins seul dans ce vaste univers. C’était un mensonge, un leurre, une duperie, qui peinait à cacher la vérité absolue : On est seul dans sa tête. Isolé dans son corps. La malédiction de l’unique. Il n’y avait personne, il n’y aurait jamais personne pour prendre cette place vacante dans notre poitrine. On pouvait essayer, on pouvait être lâche autant qu’on veut, y croire dur comme fer ; tous finissaient par s’y casser les dents. Le mari, l’amant ? Jamais ils ne nous appartiendraient totalement. Il s seraient toujours une autre personne qui différerait. Rire amer ; déjà que Platon le disait ! Coupé en deux, l’homme. Sans aucune possibilité de se recoller avec une autre moitié pour moins sentir son agonie et vivre enfin. Coupé !

Alitia ne pouvait pas en vouloir à Vito. Il était normal. Il était humain. C’était elle, l’erreur informatique ; en fait, on appelait ça « l’erreur de la nature », tout simplement. Dans son ADN, il y avait quelque chose de raté, et elle se sentait d’autant plus seule que cela la coupait encore plus des autres. La plupart des hommes s’illusionnent dans des amitiés vaines, pas très importantes, un peu futiles, très superficielles. Mais ils s’y épanouissaient ; c’était suffisant pour qu’ils se sentent bien et en oubliassent ce que voyait Alitia, comme si elle était la Cassandre, l’unique fille avec des lunettes spéciales crève-cœurs, tout le monde à nu. Celle qui voyait, l’horrible lucide. La condamnée par sa clairvoyance. Le don de savoir, le malheur d’être exclu.

Elle ne pouvait pas lui en vouloir ; elle devait accepter son « désolé ». Même si cela signifiait une énième déception.

« Tout ça pour dire que si j’avais eu la moindre idée de ce qui se passait dans sa tête, s’il m’en avait informé, je n’aurais jamais laissé ça couler. Et pour te répondre, non, il n’y avait aucune raison particulière à la rupture du contact. Mais ça devait être un mois avant, oui. Quant au type, il ne s’est pas étendu sur le sujet. Il m’a juste dit qu’il était tombé à pic, qu’il n’avait jamais espéré faire une rencontre aussi intéressante, et que ça allait l’aider à régler deux-trois détails. Je crois aussi qu’il m’a dit son nom, mais je ne suis pas certain de m’en souvenir … un truc comme Quinto. Ça te dit quelque chose ? A part ça, tu as une piste ? Un truc qui t’avance dans ton enquête ? Parce que si tu as besoin de quelque chose, je ne bosse pas exactement avec la police, mais je peux toujours t’aider. Si tu as une question en particulier, ou quelque chose à vérifier.»

Bien sûr. Tout le monde disait ça. C’était presque obligatoire. Alitia eut un pauvre sourire. Elle passa un coup d’éponge sur le tableau couvert de ses lamentations et se concentra sur les nouvelles informations. Voilà qui la vitalisait, la sortait de sa coquille. Elle versait brusquement dans un autre état, celui de l’action. Et quoi de mieux que de se bouger pour oublier ses idées noires et ses peines de cœur ? Alors. Quinto. Quinze, ou cinq. Inconnu au bataillon. Peut-être qu’un de ses innombrables comptes-rendus d’interrogatoires comptait ce nom ; pour l’heure, elle n’en avait aucun souvenir. Elle choisit de répondre à tout en attendant ; à l’image de Vito, sans le savoir, s’accrocher aux questions plutôt que de se laisser entrainer. Elle balaya l’air de sa main, comme importunée par une mouche –ou un dragibus volant- :

- Ce n’est pas grave, laisse tomber. Ce qui est fait est fait, on ne pourra rien y changer et j’ai tort de remuer le couteau dans la plaie. C’est stérile. Ou plutôt infectieux, mais passons.

Elle prit son ton rare de femme d’affaire. Une voix que les gens de sa fac n’avaient pas l’occasion d’entendre souvent ; sage Alitia, timide Alitia.

- Je te remercie pour tes informations, j’espère tenir le bon bout avec le nom. « Quinto », ça ne me dit rien… Je rappellerais quelques copains de Luca que j’ai déjà vu pour savoir si ça éveille quelque chose en eux…

Quinto. Un nom coupant. Deux syllabes dures et le voilà passé. Un nom assez agressif musicalement pour qu’Alitia l’imagine facilement plaqué au-dessus de la tête du responsable, du coupable. Il y en avait forcément un.

- Sinon… J’ai une petite idée. C’est du moins une histoire beaucoup plus plausible que celle d’un suicide, mais je n’ai aucune preuve, rien… Finalement, à part mes affirmations, mon enquête piétine. Et plus le temps passe, plus ça va s’embourber, je m’y connais. Mais je ne laisserais pas tomber ; après tout, je n’ai que ça à faire de ma vie pour le moment.

Alitia se surprit elle-même à parler si crûment, elle qui ne disait jamais rien, et encore moins sur le contenu de sa tête. A un type qu’elle connaissait à peine et qui l’indifférait dans un nimbe de léger mépris, elle sortait des trucs comme ça. Oh, bien sûr, pour quelqu’un qui n’était pas son intime, cela n’avait pas vraiment de sens. Des mots francs, des mots en l’air, de la part d’une étudiante rebelle un peu prétentieuse qui se kiffait et voulait faire de sa vie un passionnant mélodrame. Cependant, en son for intérieur, Alitia savait à quelle point elle était ridicule et à quel point cela l’amenait au bord du vide. De toute façon, peu importe ; Vito n’y comprendrait rien, il s’en foutait, elle ne le reverrait jamais de son existence et elle n’était pas en train de sangloter sur son épaule en racontant qu’elle était persuadée que tout ça n’était qu’une affaire de drogues –ce qui, pour cette partie-là, était la pure vérité-. Allez, formules de politesse maintenant. Et débarrassons le plancher. Laissons ce bon vieux Vito à ses rapports et à ses soucis sentimentaux.

- Et merci pour la proposition.

Des promesses, du vent. Tiens, il ne bossait « pas exactement » avec la police ? D’où il sortait cette offre ? Un type presque trentenaire allait mettre son boulot de côté pour aider une mioche à résoudre ses problèmes plus psychologiques qu’autre chose ? Cette blague. Alitia n’en laissa rien paraître.

- Je n’oublierais pas, je te ferais signe si jamais j’ai un truc pour Quinto, par exemple. Merci.

Bis. Elle ne savait pas quoi dire, en fait. Oh, génial, d’accord, alors tu peux éplucher les rapports et me faire un portrait de tous ces types, là ? Je peux dormir dans un vrai lit ce soir, tu pourrais me trouver un studio ou une chambre universitaire où crécher à moindre frais ? Tu peux me débarrasser de cette bagnole, appeler mes parents ? Me serrer fort dans tes bras en disant que tu prendras sa place ?

Ah, ah.

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Vito Vargas

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MessageSujet: Re: Draguibus [Vitooo ♥]   Lun 30 Mai - 14:22

Vito n’avait jamais excellé lorsqu’il s’agissait de lire quelqu’un. Ou plutôt, ça dépendait des contextes. Il y avait des choses que son sens particulier de l’empathie lui permettait d’intégrer, d’autres pas. Les bonnes dispositions d’une personne, par exemple, lui passaient au-dessus. La seule raison pour laquelle il était capable de distinguer un brave type d’un connard absolu tenait à une chose – sa capacité à détecter les connards, justement. Lorsqu’il se retrouvait confronté à un individu de cette dernière catégorie, Vito devenait très réceptif. Et ce qu’il éprouvait dans ces moments-là, lorsqu’il croyait avoir saisi à la perfection la nature de son vis-à-vis, c’était toujours la même rengaine. Ça ne changeait pas. Il y avait de l’agacement, en tout premier lieu. Une espèce de colère aux racines profondes, dont la croissance échappait à tout contrôle. Elle prenait pour ainsi dire vie ; elle se ramifiait et ouvrait la porte à un certain nombre d’émotions.
Celles-là même qu’il sentait éclore en Alitia. Mépris sans nom, ressentiment, démangeaison passée sous le silence des non-dits. La lecture, pour le coup, était simple. On pouvait ignorer bien des choses chez son interlocuteur, mais pas la réplique exacte de ce que l’on avait soi-même trop souvent éprouvé. Et ces lèvres qui se pinçaient afin de garder les pensées captives, et ces commissures qui dessinaient le dégoût, et cette moue qu’un orfèvre ciselait … Oh, oui, Alitia Toscane le voyait, sinon comme le dernier des connards, au moins comme un sale type.

Ç’aurait pu l’énerver. Peut-être aurait-ce dû. Personne, pas même les cons comme Vito, n’aimait être considéré ainsi. Il paraissait que c’était une histoire d’orgueil – et de l’orgueil, lorsqu’il s’agissait d’être vu comme l’un des facteurs ayant concouru à la mort de Luca, Vito en avait. Sans doute un peu trop, mais au moins en générait-il suffisamment pour y voir clair. On pouvait lui reprocher beaucoup de choses, lui en vouloir pour tout un panel de raisons ; lui-même ne se voilait pas la face. Il savait que, en lieu et place du rôle assigné par bébé Toscane, il n’en avait eu aucun, justement parce que Luca l’avait court-circuité avant de mourir. Que ce fût bien un suicide ou non, le scientifique, sans chercher le moins du monde à se décharger sur les destinées respectives, savait aussi que sa présence aurait pu trouver une incidence. Mais voilà, il n’avait pas été là, et ce, involontairement. Les nuits qu’il passerait à l’avenir à se flageller à ce sujet ne comptaient pas, pas plus que n’entrait en ligne de compte le sentiment déjà présent dans sa cavité abdominale. Subsistait, au bout des rails, faute de terminus, une certitude : celle de ne pas avoir eu l’arme entre les mains, quoi qu’en pensât Alitia.

Alors Vito ne lui en voulait pas, non. Il ne se fichait pas pour autant de l’étincelle méprisante venue éclairer le regard de jade. Au contraire, il ne voyait plus qu’elle, et à cause d’elle, grâce à elle, il se sentait désolé pour la cadette de Luca. Parce qu’elle se rendait malade. Il n’y avait pas de deuil universel, pas plus que l’on ne pouvait prescrire un comprimé magique pour digérer le décès d’un proche. Tant et si bien que, finalement, les seuls deuils que l’on pouvait lister étaient ceux qui n’étaient pas faits. Mais il y avait aussi ceux qui, un peu tordus, sans que l’on pût déterminer s’ils étaient avalés ou non, donnaient sur une pièce plus sombre, dont l’unique fenêtre était celle du doute. Et Alitia doutait. C’était pour ça que Vito la plaignait. Elle doutait tellement qu’elle en arrivait à souhaiter à tout prix trouver un coupable, peut-être même le mauvais. Aujourd’hui, il était le coupable par procuration – celui qui n’avait rien fait. Donc, loin de lui en vouloir, il se sentait plutôt désolé pour elle, car à ce rythme-là, elle risquait de se retrouver avec une longue liste de coupables par procuration sur les bras. A commencer par elle-même, non ? – après tout, n’était-ce pas une forme de culpabilité qui la poussait vers l’avant ?

Il y avait beaucoup de choses que Vito Vargas aurait voulu dire à la gamine. Aucune d’entre elles ne passa la barrière de ses lèvres ; il n’était pas le genre de mec à ouvrir sa gueule sur des sujets pareils. Lui, il préférait aux discours le poids d’un regard. Ou encore l’écho de ces tirades que l’on ne dessert jamais et que l’oreille sait trouver entre deux corridors. Mais s’il avait parlé, il n’aurait certainement pas su par où commencer. Il se serait montré lourdaud, maladroit, aurait assurément mis les pieds dans le plat – ou trop loin de celui-ci. La forme n’aurait pas suivi le fond. Et peut-être que le fond n’aurait pas suivi non plus, lorsque l’on y repensait.

Il aurait pourtant dit des trucs sensés. Il aurait expliqué à Alitia Toscane que, suicide ou meurtre, il était des évènements auxquels l’on ne pouvait pas toujours s’attendre, en particulier lorsque cela impliquait un proche. Pas si celui-ci ne s’ouvrait pas à l’autre de ce qui le tourmentait le cas échéant. On ne pouvait pas demander aux gens d’être devins, de tout savoir, de décrocher la note maximale lors de la remise des prix du Meilleur Vivant. On ne pouvait pas non plus attendre d’eux qu’ils fussent parfaits, surtout si le passé commun avec la personne concernée ôtait toute objectivité. Oui, Vito aurait dit à Alitia que l’on pouvait juste faire de son mieux. A ceux qui auraient répondu que « Trop c’est trop, mais que ce n’est jamais assez », il aurait retourné un haussement d’épaules significateur. Certes. Alors quoi ? Parce que si faire de son mieux ne suffisait pas, qu’était-il encore possible d’ajouter à la liste des bonnes actions ? Devait-on mettre sa vie en suspens à partir de l’instant où le risque existait ? Si oui, qu’est-ce que c’était, un risque, sinon un mot que l’on confondait un peu trop souvent avec le terme de danger ?
Toujours dans ce registre, Vito aurait ajouté, à l’attention d’Alitia, qu’il pourrait être bon pour elle de lever le pied sur l’enquête. De prendre un moment pour souffler – de prendre un moment pour elle. Le temps d’organiser le merdier dans sa tête avant de s’occuper de celui qu’elle trouvait plus important. Si Luca avait bien été assassiné pour une raison X ou Y, et si, par là, une enquête approfondie se révélait nécessaire, alors il l’aiderait, pourquoi pas. Mais, à l’heure actuelle, elle n’avait pas suffisamment pris de recul pour y voir clair. Ses intentions étaient plus que louables, et il restait mignon de souhaiter mettre de l’ordre dans le monde, sauf qu’il fallait avant cela se montrer capable de sortir la tête de l’eau. Ce qui n’était pas le cas d’Alitia. Vito soupçonnait qu’elle n’aurait pas été fichue, ce soir, de discerner le mensonge de la vérité si on lui avait laissé entendre le discours d’un potentiel assassin.
Ce dont elle avait besoin, c’était de rendre les armes – ou son bloc-notes –, histoire de respirer un peu. Meurtrier en liberté ou non, Vito et elle ne devaient pas oublier qu’aucun d’eux ne savait ce qu’il s’était tramé dans la tête de Luca au cours du mois ayant précédé sa traversée du voile. En d’autres termes, ce laps de temps avait ouvert la voie à un million de possibles bouleversements. Bien des choses pouvaient basculer en dix fois mois de jours.

Comme si elle avait entendu ce discours, Alitia sembla se secouer.

« Ce n’est pas grave, laisse tomber. Ce qui est fait est fait, on ne pourra rien y changer et j’ai tort de remuer le couteau dans la plaie. C’est stérile. Ou plutôt infectieux, mais passons. Je te remercie pour tes informations, j’espère tenir le bon bout avec le nom. « Quinto », ça ne me dit rien… Je rappellerais quelques copains de Luca que j’ai déjà vu pour savoir si ça éveille quelque chose en eux… »

Elle ajouta à cela quelques phrases encore, à propos d’une vague piste qu’elle se sentait capable de remonter. Vito, dans son coin, grimaça. Ce dont cette gamine avait besoin, ce n’était pas de griller son crédit téléphonique en coups de fils à des gens qu’elle ne connaissait peut-être même pas de vue. Il lui fallait surtout des vacances. Loin de ces histoires. Pour un peu, le scientifique aurait regretté d’avoir lâché le nom de Quinto. Il se sentait l’âme de celui qui vend à une gamine l’arme dont elle va se servir pour se loger une balle dans la tempe. Et, à ce rythme-là, c’était le chemin qu’elle empruntait.

« Et merci pour la proposition. Je n’oublierais pas, je te ferais signe si jamais j’ai un truc pour Quinto, par exemple. Merci. »

Ah, tiens. Elle avait fini son paquet de bonbons, s’en était récolté un supplémentaire – noir ! – en la personne de Quinto, alors elle semblait vouloir partir. Nouvelle torsion peu convaincue des commissures de Vito. Loin de lui l’idée de détourner Alitia de la seule chose au travers de laquelle elle pensait exister, mais il n’en pensait pas moins. Ce fut en songeant à la pousser de force sous une douche glacée qu’il prit le chemin de la porte d’entrée. Ses pas l’y portèrent en pilotage automatique. Et dans sa tête, c’était la troisième guerre mondiale. Il n’y avait plus seulement les shrapnels de la mort de Luca qui se mêlaient de l’atteindre ; non, maintenant, y’avait aussi ceux d’Alitia, avant l’heure.
Qu’est-ce qu’il pouvait faire, concrètement ? La laisser se barrer comme ça, avec ces yeux suggérant qu’elle finirait par se foutre en l’air ? Lui souhaiter une bonne continuation, et plein de bonheur dans sa vie, peut-être ? Mais pouvait-on balancer ça comme ça à une gosse dont on se rappelait à grand peine l’existence vingt minutes auparavant … ? Mieux, qu’est-ce qu’il avait le droit de dire, dans tout ça, lui qui n’était jamais qu’un nom dans les listes d’Alitia ?

Il fallait croire que Vito se sentait autre chose que désolé pour ce petit bout de femme. Et c’était assez ridicule, lorsque l’on savait qu’il n’avait jamais été foutu de s’occuper correctement, plus jeune, avant qu’il ne quitte le nid familial, de la seule jumelle qu’il appréciait. Il était donc orgueilleux de sa part de croire qu’il pouvait encore jouer un rôle, même celui de l’emmerdeur de service venu empiéter sur les plates-bandes d’une ado. Pourtant, lorsque cette dernière lui passa sous le nez en quittant son appartement, il la retint par l’épaule.

« Attends là, la gamine. Un dernier truc. »

Joignant le geste à la parole, il se hâta vers la table sur laquelle il avait étalé son matos de boulot. Il lui fallut quelques instants de fouilles appliquées, mais il trouva ce qu’il cherchait – une feuille et un stylo en état de marche. Sur le papier, il griffonna, rapidement, d’une écriture qu’il jugeait lisible, une suite de lettres et de chiffres. Lorsqu’il revint à Alitia, il le lui tendit, avec l’attitude raide et empressée de ceux qui souhaitent se débarrasser du pansement en un unique coup de poignet.

« Voilà, lui dit-il, très neutre. Mon numéro de portable, mes deux adresses e-mails et, à peu de choses près, les moments où je suis dispo. Enfin je crois. J’ai pas d’emploi du temps précis, moi non plus. » Non, il n’était pas du tout étrange de filer de telles données à une jeune fille comme Alitia. « Bref, tout ça pour te dire une chose. J’exige que tu me donnes de tes nouvelles au moins deux fois par semaine. Tu te démerdes comme tu veux ; y’a les mails, y’a les textos, les coups de fils, ou même les lettres, mais si je n’ai pas de tes nouvelles, je te jure que je te signale aux services sociaux, ou un truc dans ce jus. Tu me contactes pour me dire ce que tu veux, même pour m’engueuler, je m’en fous. Et … si t’as besoin d’un coup de main pour, mmh, n’importe quoi, tu peux me faire signe. »

Parce que je suis l’abruti que tu crois que je suis, mais pas que. Et inutile de me faire croire que tu vis une petite vie bien rangée auprès d’une famille adoptive et patacouffins.

Ça, c’était dit. Il le regretterait sûrement lorsqu’Alitia s’amuserait, pour le plaisir de l’emmerder, à faire sonner son téléphone au beau milieu de la nuit, mais au moins les choses étaient claires. Et il saurait se montrer intransigeant à ce sujet. S’il n’avait pas craint de rebuter un peu plus Bébé Toscane, il lui aurait assigné des jours et des horaires précis auxquels elle était tenue de le contacter. L’intention y était, en tout cas – c’était ce que martelait la banquise de ses yeux.

« Et j’espère que tu réussiras à trouver quelque chose, Alitia, sincèrement, mais quoi que tu trouves, ce ne sera pas ton bonheur, tu sais ? Résoudre un meurtre, ça n’apporte aucune satisfaction. J’espère juste que tu n’oublies pas que tu as une vie, en dehors de tout ça. Inutile de la bousiller là où quelqu’un d’autre l’a déjà perdue. »

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Alitia Toscane

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MessageSujet: Re: Draguibus [Vitooo ♥]   Jeu 16 Juin - 18:57

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Alitia aspirait désormais à respirer de l’air frais, fort de sa composition en azote, oxygène et autres multiples machins dont elle s’en fichait éperdument, forte de son intellect littéraire. Non pas que ce qu’elle respirait concrètement dans l’appartement de Vito sentait le renfermé –typique des geeks trop scotchés devant leur écran- mais cette scène avait mis à bout ses nerfs. Ses longs cheveux blancs conservaient une trop haute chaleur au niveau de sa nuque, elle avait envie de se frotter ce poignet qui la démangeait et éventuellement d’aller courir une bonne heure sur la piste d’athlétisme de la fac. Il y avait trop de choses invisibles contenues entre ces quatre murs qui allaient finir par la rendre claustrophobe. Elle estimait avoir suffisamment donné aujourd’hui pour se permettre désormais d’aspirer à retrouver le frimas de l’hiver extérieur. Trop d’émotions qui s’étaient prises pour des avalanches sous son crâne, ou pour des raz-de-marée dans sa gorge. Comme un violon dont on avait trop usé les cordes, ses nerfs étaient à vif, électriques. Une sensation relativement étrange pour une personnalité aussi amorphe que celle d’Alitia qui déjà haute comme trois pommes, se contentait de bailler placidement quand les autres sautaient dans tous les sens. Enfin. Ce n’était pas non plus comme si elle possédait le psychisme d’une cocotte-minute, loin de là. Elle n’était pas du genre –c’était du moins ce dont elle était persuadée- à boulotter et intégrer tous les évènements de sa vie jusqu’au point de rupture, histoire de les vomir au moment le plus inopportun. Non, elle mâchait soigneusement ce qu’on lui mettait sous la dent avant de l’avaler. Du coup, elle n’explosait jamais, ou du moins pas assez pour que cela transparaisse sur son visage autrement que par une lueur absente dans ses yeux ou un pli acerbe au coin de ses lèvres.

Alitia aurait été heureuse de pouvoir se tirer de là sans avoir à rendre d’autres comptes. Un geste simple ; mettre son pied dehors. Puis descendre les escaliers et enfin faire les longs kilomètres à pied qui l’avaient emmenée là dans le sens inverse. Rien de compliqué, rien que le hasard ne puisse lui donner. Ce n’était pas comme si elle avait demandée qu’un avion s’écrase sur le parking, quand même. Et pourtant, rien de ce qu’elle souhaitait ne lui fut donné ; elle sentit l’étau impérieux d’une grande main qui se refermait sur son épaule dès que ses jambes se furent mises en branle. Elle s’immobilisa, fit un quart de tour sur elle-même, profitant de ce mouvement pour donner un coup de tête à ses cheveux qui cessèrent dès lors de trainer avec paresse le long de son épaule et s’en retournèrent à leur juste place ; derrière, dans son dos.

« Attends là, la gamine. Un dernier truc. »

L’inconscient de la gamine en question ne put s’empêcher de se sentir vaguement agressé et répondit par un menton légèrement levé vers le haut, apologie de la méfiance contenue. Ou de l’attention prudente. Une révélation de dernière minute ? Un commentaire sur son comportement accusateur ? D’autres bonbons ? La gélatine lui collait légèrement sur le dessus des molaires, laissant trainer en bouche la saveur acidulée des dragibus.

- Oui ? demanda-t-elle avec circonspection.

Vito la lâcha le temps de rejoindre la table où il devait travailler avant qu’Alitia ne vienne l’interrompre. Allons bon. Elle ne vit pas ce qu’il boutiquait, mais avant que cette absence la fasse languir, le jeune homme revient avec une feuille de papier. Les épaules d’Alitia se détendirent tandis que sa méfiance faisait place à une curiosité certaine. Elle ne voyait pas trop à quoi elle s’attendait d’autre, mais on ne savait jamais. Et puis, c’était juste l’attente avant l’aveu qui inspirait inexplicablement une légère crainte, un soupçon d’intrigue.

« Voilà. »

Je vois ça. Feuille de papier. Elle baissa les yeux pour distinguer les gribouillis et tenter de les déchiffrer à l’envers tandis que Vito s’expliquait :

« Mon numéro de portable, mes deux adresses e-mails et, à peu de choses près, les moments où je suis dispo. Enfin je crois. J’ai pas d’emploi du temps précis, moi non plus. Bref, tout ça pour te dire une chose. J’exige que tu me donnes de tes nouvelles au moins deux fois par semaine. Tu te démerdes comme tu veux ; y’a les mails, y’a les textos, les coups de fils, ou même les lettres, mais si je n’ai pas de tes nouvelles, je te jure que je te signale aux services sociaux, ou un truc dans ce jus. Tu me contactes pour me dire ce que tu veux, même pour m’engueuler, je m’en fous. Et … si t’as besoin d’un coup de main pour, mmh, n’importe quoi, tu peux me faire signe. »

Et bouuum, éruption volcanique. Rien que ça. Alitia était tiraillée entre la surprise, la fierté mal placée, l’indignation et l’incompréhension. Avec un soupçon de sentiment bizarre en plus. Cela donnait un mélange détonnant qui l’empêchait de savoir si elle se sentait reconnaissante -pour une raison inconnue- ou si elle avait l’impression qu’on marchait sur ses plates-bandes. Du coup, elle prononça un « Euh… » mental avant d’ajouter oralement :

- Merci.

Pourquoi faisait-il ça ? Là, d’un seul coup ? Il avait envie de paterner ? Ou Alitia paraissait-elle si misérable que ça, avec ses commissures qui se retenaient de trembler et l’étau autour de sa gorge qui menaçait de l’étouffer ? Mais finalement, est ce que c’était important ? Alitia se sentit juste encore plus triste. Elle avait l’impression qu’on venait de la passer aux rayons X et ça lui donnait une excuse pour ne pas se voiler la face. Bonjour, je suis une orpheline et j’ai besoin de mon Frangin. Sursaut de révolte. De quel droit exigeait-il ça, lui, Vito Vargas, qui n’était pas de sa famille et encore moins un tuteur ? A une fille majeure et vaccinée qui se débrouillait parfaitement sans lui depuis l’âge tendre ? Il était mignon, avec ses services sociaux… Que pouvaient-ils avoir à faire avec une adulte désœuvrée, mais adulte quand même ? J’ai même pas de chien à maltraiter, peuh. Voilà, ça, c’était la réaction instinctive d’une gamine indépendante qui n’avait pas envie qu’un inconnu prenne les rênes de sa vie.

Mais ces velléités de rébellion fondaient inexplicablement comme un glaçon sur le crâne d’un chauve en période de canicule. En fait, cela ne la dérangeait pas plus que ça, se rendit-elle compte en attrapant le papier du bout des doigts. C’était un peu comme s’asseoir brusquement et constater que quelqu’un avait eu la délicatesse de placer une chaise derrière vous pour vous réceptionner. La prévenance vous énerve, mais finalement, vous êtes bien content. Vous êtes obligé. Et dans le fond, secrètement soulagé. Alors Alitia acquiesça, d’un air aussi neutre que celui que Vito avait pris. Le masque, le masque. Tout ça partait d’une bonne attention aussi surprenante qu’elle était agréable et désagréable à la fois, surtout de sa part. C’était ce qu’elle voulait, non ? Alors, de quoi se plaignait-elle ? Elle l’avait mentalement réclamé à corps et à cris, à travers ses reproches salées. Elle non plus n’avait rien à dire. Cela aurait été autant déplacé.

Cocotte, tu vas devoir revisiter ton jugement, même si tu veux quelqu’un sur qui passer tes nerfs, se morigéna-t-elle dans un coin de sa tête. Sans se douter de cet échange schizophrénique, Vito poursuivait sa diatribe :

« Et j’espère que tu réussiras à trouver quelque chose, Alitia, sincèrement, mais quoi que tu trouves, ce ne sera pas ton bonheur, tu sais ? Résoudre un meurtre, ça n’apporte aucune satisfaction. J’espère juste que tu n’oublies pas que tu as une vie, en dehors de tout ça. Inutile de la bousiller là où quelqu’un d’autre l’a déjà perdue. »

Alitia resta impassible, immobile. En fait, elle n’avait pas l’habitude qu’on lui parle comme ça. Sa vie était celle d’une ado, surfaite, un peu irréelle tellement les jours se succédaient, banals. On parlait des cours, du chien écrasé, des élections, des voyages des parents, du cancer de l’oncle. On allait bosser, on se couchait, on rendait visite aux grands-parents. Pas de place aux discours grandiloquents dans ce monde, chacun préférait y aller de son train-train. A la rigueur, si Alitia avait dérivé vers l’alcool telle la gamine de base qui fait sa crise existentielle, ses parents auraient pu lui donner un discours semblable. Mais ce n’était pas le cas et personne ne lui avait encore jamais dit d’arrêter de faire des conneries. En fait, c’était plutôt elle qui sermonnait Luca comme ça. « Tu devrais arrêter tes frasques, Fragin ». Range ta chambre, sois prudent quand tu conduis, ne bois pas trop, ne fricote pas avec des inconnus douteux. Le blabla habituel et parfois, certains soirs où l’on se rapprochait, un peu plus que cela. Des discussions à cœur ouvert, des chagrins et des blessures dévoilés, des conseils, des indications, des panneaux pour montrer un chemin possible. Rare. Mais cela arrivait, et c’était dans ses moments qu’Alitia se sentait proche de son frère. Parce que finalement, ils partageaient les mêmes doutes, les mêmes questions, les mêmes reproches, en silence.

Et aujourd’hui, paraissait-elle obsédée à ce point ? A ce point qu’on la conseille ? Sûrement, oui. Même Elisa ne faisait pas ça, et c’était pourtant la personne avec qui elle était la plus proche, sans doute. De nouveau, Alitia était tiraillée et ne comprenait pas. Car enfin, pour une fois qu’il y avait un pivot dans son existence, une passion, quelque chose qui l’amenait à se lever le matin et à éprouver un tant soit peu d’émotions… Ce n’était pas bien ?

- Je voudrais juste mener cette enquête à bien. Je n’espère rien d’autre. Je sais que ça ne me ramènera pas Luca.

Il y avait un chapitre dans le roman de sa vie qui portait le nom de son frère. Elle l’avait clôt il y a longtemps. Cette enquête… Eh bien, c’était plus comme le fil rouge de l’histoire. Mais Alitia avait enterré Luca il y a déjà plusieurs mois et il n’était rien de plus désormais que des souvenirs, accessoirement un cadavre décomposé dans une boîte en sapin.

Peut-être que Vito avait raison, et qu’elle ne faisait que de se mentir à elle-même. Peut-être qu’elle se laissait vampiriser, aspirer par un trou noir glouton sans qu’elle ne s’en rende compte. Mais pour le moment, elle ne pensait pas se trouver sur une pente glissante, un sentier bourbeux. Alors, elle avait répondu avec sincérité. Alitia n’attendait rien de l’enquête, si ce ne sont des réponses. Parce que j’en ai marre de rêver sans cesse de la même chose, tu comprends ?

Il n’y avait rien d’autre à ajouter, pensait-elle. Elle ne commenterait pas la remarque sur sa vie, car elle n’avait jamais eu l’impression d’avoir commencé à vivre, en fait. Elle avait l’impression d’être dans une chrysalide, passive, à voir les gens et le temps défiler sous ses yeux sans qu’elle ne s’y ancre. Cette enquête, c’était son leitmotiv, un truc qui lui mettait la tête hors de l’eau, un jeu pour s’occuper en attendant le printemps. Au moins vivait-elle en elle-même, à défaut de le faire avec les autres comme toute personne saine d’esprit le faisait naturellement.

- Mais merci pour tout. Je t’appellerais. Bonne soirée, Vito.

« Bonne soirée », ben voyons. La politesse frisait le ridicule. Comme si sa nouvelle connaissance allait faire des claquettes après cet entretien.

Alitia avait conscience d’être avare en paroles, mais elle était dépassée et ne savait pas vraiment comme répondre à Vito sans être d’une maladresse de biche aux abois embarrassée par son sauveur. Passons l’expression. Elle ne lui sourit pas –pas après la discussion trop lourde, et de toute façon Alitia ne souriait jamais- lorsqu’elle quitta la pièce, mais elle lui adressa un grave hochement de tête en le fixant intensément de ses iris. Elle était venue calmement rageuse, décidée, elle repartait déroutée et curieuse, et pour autre chose que la mort de Luca. Vito avait-il voulu se racheter à ses yeux ? Se sentait-il responsable en quoi que ce soit dans la vie de la famille Toscane ? En mémoire de l’ami, aidons la sœur ? Cela ne ressemblait pas à l’idée qu’elle s’était faite du bonhomme. Après un bref petit signe de la main reconnaissant, sur le pas de la porte qui se ferma derrière elle dans un claquement qui retentit dans toute la bâtisse silencieuse, Alitia s’engagea dans l’escalier, perdue dans ses pensées. La nuit était tombée dehors ; l’air s’était fait encore plus frais et lui hérissa la peau. Bientôt, il glacerait ses pommettes rougies. Elle resserra les pans de son manteau et poursuivit sa route d’un pas vif. Dès qu’elle aurait atteint un arrêt, elle prendrait le bus. Elle se demanda si elle tiendrait sa promesse, et si elle reverrait un jour Vito. Le goût des dragibus avait laissé une emprunte sucrée qui se teintait d'amertume dans sa gorge trop serrée.


En fait, elle se trouvait au bord d’un gouffre de solitude. Au fond d’elle-même, elle savait que la réponse à la première question était oui. Elle ne voulait pas le penser et refusait cet asservissement affectif, mais…

J’ai besoin de mon grand frère.

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