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 La rancune du sommelier

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Isaia Fazzio

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MessageSujet: La rancune du sommelier   Dim 11 Sep - 15:14

When comes the time
For old grudges to fade away


Les mains dans les poches, Isaia leva le nez vers le nom du restaurant, éclairé par des néons pour ne laisser aucun doute sur ce qui était écrit. Au bon français. Pas de doute, c'était ici...

Il eut subitement un doute : et s'il avait choisi de venir pile le soir où il ne travaillait pas ? Il avait obtenu de ses parents l'endroit où travaillait Tullio, mais il ignorait ses horaires de travail. Et s'il entrait dans ce restaurant et découvrait que c'était un soir où Tullio n'y était pas ? Si c'était le cas, il finirait par croire que le destin tenait à les tenir éloignés l'un de l'autre – et généralement, il n'aimait pas croire au destin, donc cette pensée le mettrait de mauvaise humeur : en conclusion, Tullio avait plutôt intérêt à être là.

Non, de toute façon, il l'était. Il pouvait le sentir jusque dans ses tripes : autrement, elles n'auraient pas eu ce besoin pressant de danser le tango.

C'était un peu ridicule, non ? D'en être à stresser rien qu'à l'idée de revoir son frère. C'était tout bonnement idiot. Bon, soit - ils ne s'étaient pas vus depuis des années, et surtout, Tullio lui vouait une rancune sérieuse, dont la cause restait toujours un peu mystérieuse aux yeux d'Isaia. Bon, ok, il y avait eu cette fois où il lui avait fait le sale coup de faire croire à ses copains qu'il était gay, mais... Enfin, c'était quand même évident que c'était une blague, non ? Voilà ce que c'était de manquer d'humour...

Toujours était-il qu'il n'avait eu, pendant tout le temps qu'avait duré leur éloignement, des nouvelles de Tullio que par ses parents. Il ne l'avait plus revu, et l'autre lui avait raccroché au nez chaque fois qu'il tentait de l'appeler. Isaia avait même essayé de se faire passer pour quelqu'un d'autre au téléphone, parce que c'était à chaque fois qu'il annonçait son nom que Tullio raccrochait : mais son grand frère connaissait vraiment bien le son de sa voix, apparemment. Il le reconnaissait tout le temps... et il raccrochait juste après.

Au bout d'un moment, Isaia avait laissé tomber, mais ça ne voulait pas dire que le problème n'avait plus d'importance pour lui. D'abord, ils étaient frères, et des frères, ça ne se dispute pas pour un oui pour un non. Des frères, ce sont des membres d'une même famille, et une famille, ça reste unie et soudée à jamais - c'était ça, la conception d'une famille par Isaia. Des gens qui s'aimaient. Et certainement pas des gens qui ne se parlaient plus pendant des années pour une raison aussi idiote qu'une blague un peu trop douteuse.

Et tout le problème venait de Tullio, déjà ! Lui, il aimait sa mère, il aimait son père, et il aimait Tullio. C'était Tullio qui avait voulu s'en aller. Alors pourquoi est-ce qu'il fallait qu'il rampe ici demander son pardon ? C'était tellement pathétique...

*Tu sais pourquoi. Parce que si tu ne le fais pas, ce n'est pas Tullio qui le fera. T'as pas trop le choix.*

Oui - il devait mettre sa fierté de côté s'il voulait avoir une chance de retrouver son grand frère. Son grand frère, quoi ! Pas n'importe qui. Isaia se serait moqué comme d'une guigne de perdre n'importe lequel de ses amis - des types qui ne le fréquentaient que parce que c'était cool de pouvoir amener un beau gosse aux soirées entre potes.
Mais Tullio, c'était différent.
Il avait attendu de voir si la situation se calmerait quand il était à Paris, mais ça s'était tellement bien calmé que l'autre n'avait pas donné signe de vie pendant quatre ans.

Et maintenant... Debout devant ce restaurant, il s'apprêtait à ouvrir la boîte de Pandore. S'attendant à se faire renvoyer du restaurant dès qu'il aurait posé le petit doigt de pied dedans. Mais il voulait se réconcilier avec Tullio, pour de vrai... Il avait même prévu de s'excuser. Et venant de lui, c'était un exploit.

Bon. Une chose était sûre : ça ne servait à rien de rester planté là. Ça faisait maintenant une petite demi-heure qu'il poireautait devant l'établissement, hésitant, et c'était plus de ridicule que son orgueil ne pouvait le supporter : il décida donc d'entrer, et on verrait bien ce qui se passerait une fois qu'il serait à l'intérieur.

Il s'arrêta dès ses premiers pas à l'intérieur du restaurant : c'était complètement loufoque, mais le stress lui enserrait les tripes et l'empêchait de faire un pas en plus. Une serveuse le remarqua, planté à l'entrée de la salle, et se précipita vers lui pour lui pour l'accueillir. Combien de personnes, s'il vous plaît ? Une. Ça ne se voyait pas ? Très bien, veuillez me suivre, je vous prie. Il la suivit. Elle l'emmena à une table plutôt reculée, plutôt tranquille, et il lui en fut reconnaissant : c'était l'endroit idéal s'il voulait bavarder avec Tullio sans que les autres clients n'espionnent leur conversation.

Puis la serveuse lui demanda s'il voulait un apéritif, et il refusa. Le vin, ce n'était pas un apéritif, et lui, il n'était venu ici que pour le vin – et celui qui le servait. Autant passer directement aux choses intéressantes. La serveuse lui laissa donc la carte pour qu'il puisse commander son entrée, et il regretta d'avoir refusé l'apéritif dès qu'il réalisa que la discussion avec un grand frère qu'on n'avait pas vu depuis plus de quatre ans et qui nous haïssait était toujours plus facile quand on avait un verre de cordial dans les veines. Là, tout ce qui courait dans ses veines, c'était la trouille, et il aurait largement pu s'en passer.

La fille ne tarda pas à revenir, comme si elle n'avait pas envie de le laisser seul trop longtemps. En temps normal, il n'aurait pas hésité à user et abuser de son charme, mais là, il était tellement peu dans son état habituel qu'il n'y songea même pas. La seule chose qu'il était capable de remarquer sans peine, c'était que la fille était plutôt jolie. Pas assez pour le distraire de ce qui allait suivre, malheureusement… Mais c'était toujours déjà ça de pris.

- S'il vous plaît… Je voudrais prendre cette entrée, "assiette de foie gras de canard avec sa confiture d'oignons", dit-il avec un accent français irréprochable (et encore heureux, il n'avait pas passé quatre ans à Paris pour rien...), mais je ne sais pas quel vin choisir avec. Pourriez-vous appeler le sommelier ?

Bien sûr, monsieur. Je l'appelle tout de suite. La serveuse s'éloigna en faisant remuer ses jolies fesses, spectacle qui n'attira même pas l'attention d'Isaia plus de trois quarts de seconde. En revanche, il avait les yeux fixés sur la porte par laquelle elle était sortie, par laquelle Tullio ne tarderait certainement pas à entrer…

Le moment était venu. Tullio allait venir. Isaia, de sa place, ne quittait pas des yeux la porte, tout en jouant avec sa fourchette d'une main et massacrant son pain de l'autre. C'était ridicule. Il pouvait jouer sans problème des concertos entiers devant des salles combles ; il pouvait prendre la parole devant des tas de gens sans en ressentir la moindre gêne ; il parvenait à mater quotidiennement une demi-douzaine de gamins invivables, et avec brio, encore : mais la seule pensée que Tullio allait débarquer dans cette pièce dans quelques minutes lui flanquait une trouille de tous les diables. C'était juste pathétique. Et depuis quand Tullio avait-il le pouvoir de lui inspirer ce sentiment ? Ridicule.

Anxieux, il attendait.



Dernière édition par Isaia Fazzio le Ven 16 Mar - 8:23, édité 2 fois
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Tullio Fazzio

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MessageSujet: Re: La rancune du sommelier   Mar 13 Sep - 11:41

I look inside myself and see my heart is black
I see my red door and it has been painted black

Tullio dansait. Il était quatre heures du matin, et il dansait. En plein milieu de son petit appartement, aux dimensions très modestes voire carrément ridicules, il évoluait avec toute la grâce dont était capable son grand corps malingre. Le canapé-lit avait été repoussé contre le mur et ses motifs africains immondes que la propriétaire du meublé qu’il louait avait choisis semblaient attirer la faible lumière de la lune voilée. Celle-ci pénétrait dans la pièce à vivre par une petite fenêtre, placée trop haut pour qu’un humain puisse l’attendre sans grimper à moitié sur le lavabo qu’elle surplombait. La table à manger avait également fait les frais de la subite impulsion de Tullio, et voilà qu’elle se retrouvait obligée de supporter tant bien que mal les quatre chaises posées là, que le jeune homme utilisait parfois lorsqu’il invitait collègues ou connaissances. Il ne restait alors plus grand-chose dans la pièce, si ce n’est la télé contre le mur ainsi ses consoles de jeux vidéos, bien rangées dans leur tiroir, et un vase qui avait été sagement transporté à la cuisine. Et Tullio dansait dans cette piste qu’il venait d’imaginer, les pieds nus s’enfonçant dans le très rêche tapis qui ornait le sol de la pièce. Il répétait avec précision mais bien moins d’esthétisme que son modèle un extrait de ballet de danse classique, sur une musique à la fois entrainante et désespérément solitaire.

Pour comprendre la chose, il faudra expliquer que le jeune homme avait assisté la veille au soir à une telle représentation, en compagnie de sa collègue serveuse du restaurant dans lequel il travaillait. S’il ne l’appréciait pas particulièrement, la trouvant un peu grasse et trop familière, Tullio n’avait pas pu refuser son invitation. Il avait alors fait l’effort de s’habiller correctement, avait insisté sur la beauté de sa partenaire qui ressemblait à une bouteille de Bordeaux dans sa robe d’un rouge foncé qui moulait ses larges hanches. Le jeune homme avait sourit, applaudit, caché son ennui et reçut avec un plaisir feint les nombreux compliments de sa partenaire. Il l’avait laissée croire ce qu’elle voulait, se faisant modeste lorsqu’elle vantait sa gentillesse alors qu’il n’avait qu’une envie : lui dire de rentrer chez elle et de pleurer au téléphone rose plutôt que de venir tenter sa chance avec lui. Mais en bon hypocrite qu’il était, le jeune sommelier se tut toute la soirée, avait raccompagnée sa collègue qu’il verrait dès le lendemain, et était rentré chez lui, exténué et las de sa soirée, qu’il aurait préféré employer à se détendre devant un bon film.

L’air du lac des cygnes monta crescendo et Tullio rata un semblant de vrille pour s’affaler de tout son long par terre. Il jura, pesta et se releva, étouffant un bâillement prononcé. Le miroir posé dans l’entrée en face de lui renvoyait une image fatiguée et dure, remplie d’une résignation contrôlée. L’air pitoyable, Tullio se traîna jusqu’à sa chaine qui s’excitait sur des accords, tous plus beaux les uns que les autres. Ce n’était plus la peine, maintenant il pourrait dormir. Jusqu’au soir, puisque son service ne commençait qu’en fin d’après midi les mardis. Poussant le bouton d’arrêt, il se releva tant bien que mal, bailla de nouveau à s’en décrocher la mâchoire et s’effondra sur son canapé. Avoir une mémoire parfaite en tous points n’était pas chose facile. Car même sans le vouloir, même en désirant se concentrer sur autre chose, Tullio retenait tout. Et alors même qu’il cherchait le sommeil il y a de ça déjà de longues heures, les images du ballet qu’il n’avait même pas suivi avec attention s’étaient imposées à lui. Il voyait les vrilles, les portés, les sautés, les arabesques et les fentes. C’était comme un film dont chaque détail et jusqu’à la texture des tutus, jusqu’à la douleur apparente d’une danseuse qui avait perdu sa fluidité en se foulant une chemise sur un mauvais pas, se distinguait. Tullio voyait les pas, sentait la musique, vivait le spectacle et cela pendant de longs instants, interminables et sans jamais laisser la fatigue prendre le dessus.

Il se connaissait maintenant un peu mieux et savait que le seul moyen d’assommer son esprit et donc sa mémoire, c’était de la faire travailler à outrance alors même qu’il éreintait son corps. Souvent, il sortait faire un footing aussi longtemps que de besoin tout en se récitant toute la liste des grands crus, ou alors détaillait chaque humeur et parfum des vins qu’il avait pu boire dans sa vie tout en se tuant sur des pompes. Là, il profitait du fait que la danse soit un art difficile pour mettre à profit sa mémoire en se souvenant de chaque mouvement de pied et ainsi l’exécuter, se fatiguant peu à peu, jusqu’à l’instant présent où il s’écroulait enfin, transi de fatigue, sa sueur se glaçant sur une peau qui refroidissait déjà à l’appel du sommeil salvateur. C’était tellement fatiguant de se souvenir comme si on n’oubliait jamais, de toujours se rappeler de choses, d’autres, et cela tout à la fois. Parfois, Tullio avait simplement envie d’un trou de mémoire, d’un oubli. Mais ça lui était totalement impossible, et pour se protéger de cette fatiguante faculté dont il se serait bien passé et que son médecin expliquait comme un très rare cas de mnésie infaillible, il jouait. Feintait, faisant semblant d’oublier un nom, un visage. Il s’amusait alors des réactions bien normales des autres qu’il n’aurait jamais pu connaitre si le mensonge ne faisait pas partie de son quotidien. Et c’est sur ces pensées qu’il s’endormit, entrant une fois de plus dans un rêve éveillé qu’il contrôlait au gré de sa pensée, en ressortant encore fatigué. Comme d’habitude.

Le lendemain pourtant, tout allait bien et si les visions de deux pieds en chaussons roses virevoltant sur une scène de bois n’avaient pas totalement disparues, Tullio se sentait mieux. Reposé, il arrivait à peu près à contrôler ses pensées sans que celles-ci ne dérivent vers des souvenirs, vers des inexorables scènes déjà vues et revues. En milieu d’après midi, il se réveilla donc et se prépara avant de se rendre au restaurant. Le Bon Français était un établissement accueillant, dont les tableaux et tentures venaient directement de Paris. La carte, en français, était sous-titrée en italien pour les plus ignorants mais le patron préférait la langue de la politesse pour s’adresser à ses clients et employés. Peu à peu, Tullio avait appris ce dialecte qu’il ne maîtrisait encore que mal mais sa passion pour les vins le poussait de jour en jour à en découvrir toujours d’avantages sur les cépages, les domaines et les grands noms du vin français. Prenant son service tôt, Tullio passa les trois premières heures dans la cave du restaurant, rangeant les nouveaux arrivages de France en vérifiant leur état et leurs conditions de conservation. Il en humait les bouchons, tentant de capter la fragrance qui s’en échappait et priant pour qu’un client souhaite ouvrir telle ou telle bouteille pour qu’il puisse se permettre d’y goûter. Dans le but, d’abord, de vérifier s’il n’était pas bouchonné et, ensuite, pour ne pas gâcher les fins de bouteille qu’il ne servait jamais.

Dans la fraicheur qui régnait au cœur des alcôves de pierre, Tullio ne vit pas vraiment le temps passer et ce n’est que lorsque la collègue qu’il avait accompagnée au ballet vint le chercher qu’il se rendit compte de l’heure déjà avancée qui l’obligeait à prendre son poste au pus vite. Il remonta rapidement et fut accueilli par le sourire doux et un peu moqueur de Natalia, une serveuse des plus jolies qui la fascinait par sa manière d’être et de se comporter. A la fois charmeuse et distante, elle jouait en ce moment même avec son cœur comme il pouvait le faire avec des verres à pieds. Il sentit celui-ci accélérer lorsqu’elle s’approcha de lui, toujours aussi peu habitué qu’il était de la voir. Surtout depuis qu’il se rappelait en boucle de la rondeur de ses courbes qu’il avait malencontreusement aperçues un soir alors qu’elle se changeait un peu plus tard qu’à l’ordinaire. Le rouge lui monta aux joues mais il réussit toutefois à reprendre son sérieux quand elle lui adressa la parole, un clin d’œil en prime.

- Un client te demande déjà. Il a commandé l’assiette de foie gras aux oignons et voudrait un vin qui puisse l’accompagner.

Efficace, professionnel. C’était bien dommage. Tullio récupéra dans la poche avant de son tablier de sommelier un lacet de soie noire avec lequel il noua ses cheveux bruns en un catogan serré pour ne permettre à aucune mèche rebelle de se glisser dans un verre ou une assiette. Puis, il se saisit de la carte des vins, la posa sur un petit meuble roulant qui lui servait à apporter carafe à décanter, tire-bouchon, couteau d’ouverture et tous les éléments essentiels à son service. Il se retourna vers les étagères et fit sa première sélection : du vin blanc sec, ce qui convenait le mieux avec ce foie gras mi-cuit qu’il déclina en plusieurs cépages, années et prix. On ne savait jamais. Il rajouta une bouteille de champagne, gardée au frais dans un bac à glace comme ses compagnes de blanc et deux bouteilles de rouge, puisque certains clients ne supportaient que ce dernier, quel que soit le plat. Enfin, il se dirigea vers la porte qui faisait le lien entre la salle et les cuisines. Curieux comme à son habitude, il jeta un coup d’œil par la lucarne pour identifier la table que lui avait indiqué sa collègue. Un jeune, blond. Tullio n’eut pas le temps d’en voir plus qu’il poussait la porte et se dirigeait à reculons vers ladite table. Pour se retourner, faire un grand sourire, ouvrir la bouche et ... rester coi, comme un rapace abattu en plein vol. Une constatation, rapide, amère, et un mot chargé de reproches.

- Isaia.

Long silence, interminable. Il aurait voulu jouer la carte du « Monsieur, dois-je goûter pour vous avant de servir ? », pourtant comme d’ordinaire face à lui, seule la vérité sortit et son hypocrisie habituelle se teinta d’un voile d’impuissance.

- Qu’est ce que tu fais là ?

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Isaia Fazzio

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MessageSujet: Re: La rancune du sommelier   Mer 14 Sep - 11:34

La tranche de pain originelle s'était transformée en montagne de miettes. Isaia ne l'avait même pas sentie s'effriter sous ses doigts nerveux, complètement distrait qu'il était, obsédé par une seule autre idée. Ce ne fut que lorsqu'il n'eut plus de matière à détruire qu'il se réveilla, et réalisa qu'il avait fait des jolies cochonneries.

*Merde...*

C'était vraiment pas le moment. Tullio allait arriver d'un moment à un autre... Il jeta un regard à droite et à gauche pour voir si, par le plus grand des hasards, il n'y aurait pas une poubelle dans la pièce, mais il n'en vit aucune, et fut contraint de rassembler toutes ses miettes pour en former un petit cône : quand c'était ordonné, ça paraissait moins sale... Bon, ce n'était pas brillant, mais c'était toujours mieux qu'avant.

Quel imbécile, tout de même. Aucune tenue. Vraiment pas sortable - comme ce que lui disait sa mère quand il était au collège et qu'ils allaient au restaurant pour son anniversaire ou celui de Tullio, et qu'il jetait des boulettes de mie de pain dans la salle (en visant Tullio, généralement). A l'époque, c'était drôle - même si Tullio ne riait pas... mais enfin, il n'avait jamais eu le sens de l'humour de toute façon. Isaia avait eu beau passer des années à essayer de le faire rire, ça n'avait jamais fonctionné. Quand il y pensait, peut-être que Tullio ne l'aimait pas trop à cette époque-là, déjà...

Mais enfin, il avait bien grandi depuis le temps, bien mûri, et il avait passé l'âge de jouer avec sa nourriture. Il était capable de se tenir dans des restaurants chics et de manipuler ses couverts comme s'il descendait en ligne directe de la plus haute noblesse française. Ce qui était loin d'être le cas, mais il avait appris à tromper son monde. Il fallait bien ça pour être respecté. S'il avait montré à quiconque le spectacle affreux qu'il donnait quand il allait manger au Mc Do, avec toute la garniture de son hamburger qui se faisait la malle d'un côté pendant qu'il mordait dans l'autre, nul doute que son image aurait changé à jamais - c'était un peu la raison pour laquelle il prenait toujours à emporter lorsqu'il y allait. C'était trop difficile d'avoir l'air classe dans un endroit comme celui-là, même pour lui.

La porte s'ouvrit. Isaia l'avait juste quittée des yeux quelques rapides instants, le temps de rassembler ses miettes, mais elle avait justement choisi ce moment pour s'ouvrir. La traîtresse...
Sauf que derrière elle, ce n'était pas Tullio, c'était un juste un quelconque serveur qui allait s'occuper d'un quelconque client ; et Isaia eut envie de se donner des baffes en sentant son rythme cardiaque qui avait brusquement triplé d'allure. Il baissa la tête, enfouit un instant son visage dans ses mains, posa ses coudes sur la table, et les retira aussitôt, en faisant un bond en arrière - une maléfique miette de pain s'était incrustée dans son coude, et mine de rien, c'était très douloureux.

Alors qu'il se frottait la peau, de mauvaise humeur, la fameuse porte s'ouvrit à nouveau, et Il apparut dans son champ de vision.
Tullio.
Enfin... Est-ce que c'était vraiment lui ? L'homme qui venait lui tournait le dos, en tirant son chariot de vin, et même si sa silhouette semblait familière à Isaia, elle ne correspondait pas au souvenir qu'il en avait. Toutefois, le souvenir en question datait de quelques bonnes années, et entre temps, les gens changeaient...

Ses cheveux étaient attachés en catogan, et il se dirigeait vers sa table à reculons, sans lui offrir la possibilité de voir son visage (avec par contre une vue splendide sur son popotin, mais Isaia n'osa même pas y poser le regard, c'était vraiment trop malsain) ; mais plus il se rapprochait, et moins Isaia avait de doutes. Ça ne pouvait être personne d'autre. Sinon, le blond n'aurait pas été pétrifié de cette manière. Il sentit son pied dans sa chaussure vernie trembler convulsivement sous la table et il eut vaguement envie de se lever et de s'enfuir : sans qu'il en comprenne vraiment les raisons, cette rencontre avec son frère le mettait dans tous ses états...

L'homme finit enfin par se tourner vers lui, pour offrir à Isaia un sourire qui se figea dans l'éclat de ses trente-deux dents dès que leurs regards se croisèrent. Le blond, pour sa part, avait les yeux écarquillés de découvrir, même s'il s'y attendait, que c'était effectivement son frère qui se tenait devant lui. Quelque part, même s'il était venu exprès, il n'avait pas vraiment réalisé qu'il le verrait en chair et en os. Brutalement, sous ses yeux, l'imagination devenait réalité, et corrigeait tous les petits détails de ses souvenirs : des yeux plus clairs que dans son souvenir, un pli de la bouche un peu différent...

"Isaia."

Et sa voix, sa voix aussi avait changé... Plus profonde, il lui semblait... Merde, ça faisait vraiment un drôle d'effet de le revoir. En plus, il était vraiment mignon, bien plus que dans ses souvenirs, où il lui avait toujours paru un peu fadasse. Là... Il avait la classe, quelque part. Peut-être que c'était l'uniforme ? Isaia avait toujours eu une sorte de fétichisme pour les uniformes et les fringues qui sortaient de l'ordinaire.

"Qu’est ce que tu fais là ?"

Ce qui n'avait pas changé, en revanche, c'était le ton sur lequel il s'adressait à lui : un mélange de sécheresse et d'amertume, douloureusement familier. Le ton qu'on employait quand on voyait une mouche tomber dans le potage - et Isaia était la mouche en question.

Qu'est-ce qu'il faisait là ? Ben, il attendait son repas. Et son sommelier. Surtout son sommelier.

- Je voulais manger dans un restaurant français...

Haha. Pas crédible. Pas crédible du tout. Aussi ajouta-t-il rapidement :

- Et je me suis dit que j'allais venir dans le restaurant où tu travailles, et que j'aurais peut-être une chance de te voir... et de parler un peu avec toi.

Il fixait Tullio droit dans les yeux. Cette fois-ci, il n'était pas question qu'il laisse son grand frère lui échapper. Il faudrait que Tullio lui explique ses raisons en face, ou il ne le laisserait pas repartir. Il le suivrait en cuisine s'il le fallait, il l'attacherait à une chaise s'il en avait besoin... Mais il comprendrait. Pour de bon.

C'était ce que disait l'éclat décidé de son regard, qui ne voulait lâcher celui de son frère sous aucun prétexte.
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Tullio Fazzio

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MessageSujet: Re: La rancune du sommelier   Jeu 15 Sep - 16:24

Isaia, Isaia était là. Isaia. Mais c’était quoi ce mauvais karma, la grosse qui le gonflait avec son opéra, et maintenant son dégénéré de frère dans la même journée -si on englobait la nuit désastreuse qu’il avait passée-, Tullio n’avait plus qu’à attendre qu’un météorite décide gentiment de s’écraser sur le coin de sa tête. Certes, comparer un caillou d’une dizaine de tonnes dévastant son humble personne au retour de son frère disparu, c’était peut être beaucoup. Mais c’est l’impact qui compte, et là il était sensiblement le même. Un choc. Quand on revoit son frère au bout de quatre ans, qu’il est passé du statut de gamin exaspérant et détestable à celui de ... d’un homme totalement inconnu, ce n’est pas supposé vous laisser de marbre. Et Tullio marchait à la surprise, si bien que ses yeux restèrent longuement ouverts ainsi que ses lèvres, un air hébété et déconcerté sur le visage. Que convenait-il de dire en pareille situation ? Rien, sans doute, puisque c’était lui qui était venu, c’était à lui de parler. De se justifier. De lui faire comprendre quelle idée avait bien pu lui passer par la tête pour qu’il ose venir jusqu’à son lieu de travail. Pas que Tullio ignore l’insistance dont son frère avait fait preuve pour le joindre, non. Il se souvenait des nombreux coups de téléphone, répétitifs et qui se terminaient toujours de la même manière.

Lui qui raccrochait sans le moindre état d’âme en lui demandant de le laisser tranquille. La semaine dernière, il avait même débranché le câble téléphonique pour être sûr de pouvoir dormir tranquillement. Il croyait quoi, lui, Tullio avait un travail fatiguant qui l’obligeait souvent à devoir se reposer en journée. Et rien, rien ne le mettait de pire humeur que d’être réveillé par la sonnerie stridente du téléphone. Sauf peut être, d’être tiré de son sommeil de cette même manière et de découvrir que son frère, qu’il détestait cordialement, était au bout du fil. Il tentait parfois de masquer sa voix, de se faire passer pour une société de pub mais ... sa voix était reconnaissable. Cette voix qu’il avait tant entendue se moquer de lui, qui avait tant de fois accusé, en compagnie d’un doigt affirmé, son grand frère de ses bêtises. Il était capable de reconnaitre le timbre d’Isaia en pleine tempête et avec une otite carabinée. Et il aurait encore eu la force de le fuir, quitte à se jeter à l’eau pour le faire taire et ne pas l’affronter.

C’était lâche, oui, peut-être. Mais Tullio aimait ses parents, il ne voulait pas les décevoir comme il ne manquerait pas de le faire si Isaia venait leur rapporter qu’elle mauvais frère il avait été alors qu’il essayait simplement de le revoir. Le jeune sommelier voyait ça d’ici, avec sa gueule d’ange qui n’avait au final fait qu’embellir. Il irait cajoler sa mère et amadouer son père pour qu’ils l’appellent, lui fassent un petit sermon et lui demandent de revenir pour un repas passé en famille. Et il ne pourrait pas dire non, et ils se retrouveraient tous autour d’une table, Tullio à se mordre les joues pour ne pas réagir, ne pouvant finalement s’en empêcher. Crise familiale. Alors parfois, admettons que la lâcheté a du bon. Et voilà que, malgré ses refus plutôt équivoques et clairs, son frère poussait l’audace jusqu’à venir le déranger en plein service ! Cette seule preuve manifestait d’un état de fait désolant : il n’avait pas changé. Il voulait quelque chose, il le prenait. Sans se soucier des répercussions sur les autres, sans s’inquiéter de savoir s’il dérangeait, s’il devait revenir, sans même se questionner sur l’intelligence de sa présence ici.

A vrai dire, si Tullio avait pris un peu plus de temps pour détailler son client, peut-être l’aurait-il reconnu. Il se serait empressé, alors, de faire demi-tour illico presto et d’envoyer à sa place une serveuse qui s’y connaissait un peu en lui disant quoi lui communiquer, comment le servir. Une formation accélérée plutôt que de l’affronter. S’il avait su ... Et là encore, des envies pressantes et vitales de fuite le prenaient. S’en aller loin, faire semblant de rien et oublier cette journée totalement ratée. C’était une idée plaisante, à vrai dire. Totalement irréaliste, mais plaisante. Faire l’autruche et courir à la cave, s’enfermer à double tour et se plonger dans un fût vieillissant pour boire jusqu’à oublier. C’était sans doute les seules précautions qui pourraient le tenir éloigné de lui. Pas qu’il avait peur de leur confrontation, mais cela le fatiguait. Au plus haut point. Car il se savait incapable de lui mentir sans toutefois avoir la moindre envie de tout lui confier. Ce serait une discussion sans fin, qui énerverait les deux partis, qui mettrait encore une fois à plat tous leurs différents sans rien résoudre du tout. Le sommelier hésita fortement à assommer son client avec une bouteille, c’était aussi une solution envisageable. Avant de courir se réfugier quelque part où il ne le trouverait pas. Si seulement il s’en était tenu aux coups de fils ...

Mais bon, il n’allait pas gâcher une boisson aussi noble, et risquer sa place de surcroît pour son frère. Ce serait lui accorder trop d’importance. Tullio plongea comme par réflexe sa main dans la poche de son pantalon noir, et étreignit contre sa paume la petite pièce usée par le temps jusqu’à ce qu’elle tente de s’unir à lui et que la douleur lui fasse reprendre pied. Isaia, juste là. Il devait réagir, dire quelque chose, faire quelque chose. Le foutre dehors, lui donner une gifle, arracher ses cheveux ou pleurer comme un gosse, tout plutôt que l’immobilité mutique dans laquelle Tullio venait de s’enfermer, réfléchissant à la meilleure manière de lui faire comprendre un message pourtant simple : Dégage !

- Je voulais manger dans un restaurant français...

Mais bien sûr. Un rictus apparut inconsciemment sur le visage de Tullio, qui se délectait de voir son frère lui mentir. S’écraser, mettre de côté la supériorité qu’il avait toujours affichée pendant toutes leurs années de vie commune. Il ne sentait plus l’arrogance, ne percevait aucune animosité ni même la moindre petite envie de manipulation. Il continua de plus, tentant de s’expliquer. De se justifier.

- Et je me suis dit que j'allais venir dans le restaurant où tu travailles, et que j'aurais peut-être une chance de te voir... et de parler un peu avec toi.

Sérieusement, il s’écrasait là, hein ? Pouvait-on considérer qu’il le faisait ? Si oui, Tullio pensait vaguement à exulter de joie dans la salle en courant, son tablier sur sa tête. C’était un petit miracle. Mais il garda son sérieux, silencieux. Longtemps. Enfin, il prit le verre d’Isaia, le servit d’un vin qu’il venait d’ouvrir en cuisine pour le laisser s’aérer. Il prit un verre de dégustation, le remplit également. Puis il s’éloigna sans un mot, droit sur la jolie serveuse. Tullio lui glissa quelques mots, à savoir qu’il prenait sa pause maintenant, que c’était calme et qu’il se libérerait si un client le demandait expressément. En attendant, elle pouvait se débrouiller seule. Il lui fit un beau sourire, se promit de l’attendre à la fin de leur service et revint enfin vers son frère. Sa compagnie avait quelque chose de légèrement moins agréable, étrangement. Ce qu’il ne manqua pas de lui faire remarquer alors qu’il s’asseyait sur le bord de sa chaise, comme prêt à s’enfuir à la moindre occasion. Mais présentement il n’avait pas le choix, il le voyait dans le regard de son frère. Il était juste prêt à tout pour le faire s’asseoir là, alors autant éviter le scandale et faire semblant de lui faire plaisir. Ah non, le faire semblant ne marchait pas avec lui. Tullio s’en souvint au moment même où les mots sortirent de ses lèvres.

- Je préférerais que tu ne sois pas là. Tu perturbes mon service, et je n’ai aucune envie de te parler. Alors fais vite, s’il te plait, je travaille.

Pause.

- Je suppose que maman était ravie de me vendre, hein ? Malgré ce que je lui avais demandé, elle ne peut rien te refuser, comme toujours.

Acide. Amertume et colère qu’il aurait, avant, il y a bien longtemps, retenues. Mais il ne pouvait pas, ne pouvait plus cacher quoi que ce soit à Isaia. Quoiqu’il lui demande, il devrait lui répondre. Soumis, comme avant lorsqu’il se faisait accuser à tord, simplement la forme était différente. La pourriture était la même qu’elle soit dévoilée ou emballée dans un beau paquet.
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Isaia Fazzio

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MessageSujet: Re: La rancune du sommelier   Dim 18 Sep - 15:52

Isaia n'arrivait pas à le quitter des yeux. Peut-être que c'était parce que son frère n'était plus du tout la "petite chose" qu'il était jadis, et que maintenant, il avait beaucoup plus de présence... Ou de caractère.
Peu importait la raison ; avant, Isaia ne l'avait jamais regardé, sauf quand il s'agissait de lui faire des crasses. Maintenant, il ne pouvait pas ne pas le regarder. Tullio prenait tout l'espace en face de lui. Il arrivait même à faire passer au second plan cette serveuse si mignonne qui, en temps habituel, aurait attiré sur elle l'attention d'Isaia pour toute la soirée - voire plus.

Et quelque part, cet envahissement de son champ de vision, de ses pensées, ne lui plaisait pas du tout. Il avait l'impression de n'avoir aucun contrôle sur la scène, et c'était une sensation qu'il détestait souverainement, lui qui aimait avoir la mainmise sur tout, et qui avait besoin de dominer les conversations et les interlocuteurs. Confusément, il sentait que Tullio, ce soir, ne serait pas du genre à plier l'échine devant lui.

Ça se sentait rien qu'à sa manière de le regarder. Isaia savait parfaitement qu'il n'était pas ce qu'on pouvait appeler un "type bien". Des crasses, il en avait fait, et pas peu, encore. Il avait jeté des filles, brisé des couples, provoqué des licenciements - bref, chaque fois qu'il lui avait été possible de fourrer son nez quelque part pour y foutre sa merde, il l'avait fait. Et il s'était attiré en échange beaucoup de haine et de promesses de vengeances. Qui n'avaient jamais vraiment réussi à l'atteindre, il fallait bien le dire.

Mais là, dans ce regard, Tullio lui offrait plus de mépris que celui qu'il aurait pu lire dans ceux réunis de tous ces gens dont il avait fait le malheur. Et ça, quand on venait pour s'excuser, ça ne poussait pas trop à la confiance en soi, même quand on n'en manquait pas en général. Une chose était certaine : il faudrait qu'il garde profil bas. Ce n'était pas le moment de lui dire "oh, si t'as pris la mouche à propos de ces petites blagues que je te faisais quand on était gosses, c'est que t'as vraiment aucun humour, mon pauvre. On peut vraiment pas dire que tout soit de ma faute dans cette histoire". Même si Isaia était persuadé qu'il n'avait pas tout les torts... eh bien, il faudrait peut-être faire comme si - ce qui lui coûtait un peu... Mais ce serait un prix bien raisonnable à payer si ça lui permettait de se réconcilier avec Tullio.

Toutefois, cette hypothèse n'en était pas encore à être vérifiée ; ses explications amenèrent un rictus sur le visage de Tullio, et Isaia vit le mot "FAIL" s'afficher en gros et en rouge sur son front. Il aurait dû le savoir : son grand frère n'était pas du genre à être berné par des paroles, et surtout pas par les siennes. Il n'était pas non plus de ceux qui se faisaient influencer avec un sourire. Avec lui, les atouts habituels ne marchaient pas - il faudrait innover.

Sauf que si Tullio ne disait rien, les choses ne risquaient pas d'avancer. Isaia le regardait d'un air mi-figue mi-raisin, tandis que son frère le fixait silencieusement. Est-ce qu'il attendait quelque chose ? Une justification supplémentaire à sa présence ici ? Des excuses ? C'était trop tôt, pour les excuses. Elles venaient après les explications, non ?

Ou peut-être que non. Peut-être que c'était le bon moment pour les dire. Peut-être qu'ensuite, Tullio s'en irait, et il n'aurait même pas eu le temps de lui avouer qu'il était réellement désolé, et sa venue n'aurait servi à rien.

Il allait donc ouvrir la bouche pour s'excuser - ce qui nécessitait quelques secondes de préparation psychologique - quand Tullio sortit enfin de son immobilité... Pour lui servir un verre de vin.

Alors il lui servait le couplet "tu es un client et rien d'autre", c'était ça, ce que ça signifiait ? Il voulait l'ignorer, lui servir son vin le plus rapidement possible, pour qu'il puisse dégager ? Alors là, il pouvait toujours espérer. Isaia ne lèverait pas une demi-fesse de sa chaise tant qu'il n'aurait pas obtenu ce qu'il voulait.

Est-ce que c'était parce qu'il en était conscient que Tullio remplit un deuxième verre de vin ? Un seul aurait suffi à Isaia ; c'était donc un code, pour lui dire "j'accepte la discussion", sans lui adresser un seul mot. Plutôt subtil.

Puis, toujours sans un mot, Tullio s'éloigna, et Isaia faillit se lever d'un bond pour le retenir : comment ça, il s'en allait déjà, sans explications ni rien ? Et son verre de vin, alors ? C'était juste pour lui, pour qu'il ait de quoi noyer son échec ?
Mais son frère ne quitta pas la salle, comme il s'y attendait : simplement, il alla parler à sa jolie collègue serveuse, et revint quelques secondes plus tard, avant d'ouvrir enfin la bouche.

"Je préférerais que tu ne sois pas là. Tu perturbes mon service, et je n’ai aucune envie de te parler. Alors fais vite, s’il te plait, je travaille."

Isaia le fixait, un peu ahuri - au moins, ça avait le mérite d'être clair... Il n'en attendait pas tant, à vrai dire, Tullio ayant toujours été un peu hypocrite sur les bords, depuis qu'il était petit. Il n'aurait pas pensé être accueilli avec un "mon bien cher frère !", mais là, c'était tout de même une ouverture un peu brutale.

Mais à bien y réfléchir, depuis qu'il avait fait à Tullio cette mauvaise blague qui lui avait valu tant de haine, le brun n'avait plus hésité à lui sortir ses quatre vérités dès qu'ils se parlaient en face ; ce qui arrivait rarement, puisque son frère avait d'abord fait preuve d'un talent inégalé pour l'éviter, puis Isaia était lui-même parti à Paris. Il avait d'abord pensé que c'était une sorte de syndrome post-traumatique, mais les années passées n'y avaient rien changé, apparemment. Rapidement, il se demanda s'il était ainsi avec tout le monde, ou si c'était juste avec lui. Une sorte d'honneur spécial, peut-être ?

"Je suppose que maman était ravie de me vendre, hein ? Malgré ce que je lui avais demandé, elle ne peut rien te refuser, comme toujours."

Ah bon, il décidait de rejeter également la faute sur leur mère, maintenant ? Ça, Isaia ne pouvait pas l'accepter. Il était venu en se préparant à se prendre des insultes dans la tronche, mais c'était facile d'insulter leur mère, qui était loin et qui ne pouvait pas se défendre... Et en plus, c'était vrai qu'elle ne pouvait rien lui refuser, mais la pauvre, ce n'était pas de sa faute si son fils était irrésistible.

- Pas la peine de t'en prendre à maman, rétorqua-t-il. Et ce n'est pas une question de me refuser quoi que ce soit. C'est juste que, comme toutes les mères, elle a envie que ses enfants s'entendent bien, et elle était vraiment heureuse quand je lui ai dit que je voulais connaître ton lieu de travail pour qu'on puisse se réconcilier. Si tu dois insulter quelqu'un, tu peux te défouler sur moi, je suis là pour ça. Mais laisse maman en dehors de ça.

C'était vrai, quoi : c'était bas de s'en prendre à elle. Tout comme lui, sa mère détestait la vision d'une famille déchirée - surtout à cause d'une dispute aussi triviale. Elle avait juste apporté son aide pour que les choses s'arrangent.
En plus, Isaia aimait beaucoup sa mère, et c'était hors de question qu'il laisse quelqu'un l'insulter, même si c'était Tullio.
Mais lui non plus, il n'était pas venu pour s'en prendre à son frère, et ce n'était pas en l'attaquant qu'il allait faire des progrès. Il respira un bon coup pour garder son calme, et reprit plus lentement :

- Je suis venu pour tenter d'arranger les choses. Je sais que tu me détestes, même si je n'ai jamais vraiment compris les raisons... Et j'aurais voulu que tu me les expliques. Je suis venu pour ça aussi. Mais d'abord, je... te présente mes... excuses. Ok ? Quoi que j'aie pu te faire... Je suis désolé.

Elles avaient eu du mal à passer, celles là ! Mais voilà, il l'avait dit. Il était désolé. Il l'avait dit ! Et ça devait être une des premières fois de sa vie qu'il disait ça - autant dire que c'était pas rien.
Il regarda Tullio, et ajouta d'une voix où on sentait une petite pointe d'agacement :

- Et maintenant, tu m'expliques pourquoi tu m'en veux !

Parce que bon, c'était bien sympa de présenter des excuses, mais s'il ne savait même pas pourquoi Tullio lui en voulait, ça n'avait aucune valeur.
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Tullio Fazzio

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MessageSujet: Re: La rancune du sommelier   Mar 20 Sep - 16:45

Tullio détestait danser. S’il y avait bien quelque chose qu’il n’aimait pas, c’était se trémousser sans fin sur une musique des plus aléatoires. Les jeux vidéo, ça c’était du concret. Des ennemis, un but à atteindre, une aventure écrite et si les possibilités étaient multiples, tout était programmé. Tout était logique, tout était prévisible, souvent. Pas comme la danse. Pas comme la présence d’Isaia dans son restaurant. Et là, à cet instant précis, Tullio aurait sans doute pu donner beaucoup pour être dans son salon, encore en train de virevolter tel un ridicule danseur étoile sur une musique bien trop aérienne pour lui. Qu’il ait les pieds en sang, une migraine incroyable et une envie de dormir écrasante, tout plutôt que d’affronter son crétin de frangin sur un terrain miné. Retrouver les airs improbables qu’il mémorisait à la perfection, bouger les pieds d’une grâce acquise par la répétition parfaitement identique d’un seul et même mouvement, qu’il dure une seconde ou tout une nuit. Tullio faillit sourire à l’idée qu’avec cette mémoire parfaite, il aurait pu se vanter devant son frère de pouvoir jouer mieux que lui du piano, à présent. Il lui suffisait pour cela de regarder longtemps, très longtemps les meilleurs pianistes existants et de retenir à l’oreille toute mélodie qui se présenterait à lui. Les notes n’avaient plus aucun secret pour lui, les blanches comme les noires étaient devenues des amies. Des camarades qu’il aurait pu caresser du bout des doigts d’un air supérieur, en le regardant comme il avait pu le faire auparavant.

Mais c’était faux, il savait que jamais il ne serait aussi bon qu’Isaia au piano. Il lui manquait tant de choses qu’il n’avait pas pour l’égaler. Si la technique et l’art de se tenir pouvaient n’avoir aucun secret pour lui, d’autant plus que par aigre vengeance ridicule il y avait employé de nombreuses heures, le reste lui restait trop lointain. Tout comme lui-même avait un don pour servir le vin, exposer sa grâce au reste du monde sans se montrer lui mais mettre en valeur la boisson, délicat breuvage entre ses mains qui ne demandait qu’à s’éveiller, Isaia se jouait du piano. Il le dominait mais se laissait dompter par l’instrument, le caressait ou le bridait, le laissant aller, parfois, et s’oubliant dans une portée. Plus d’une fois Tullio avait observée cette grâce innée chez lui, cette délicatesse qui naissait soudain et avec sincérité sur ses traits. Il aimait le piano, il aimait les mélodies et c’est cet amour inconditionnel qui avait suscité un don demandant tout de même beaucoup de travail, qui rendait Isaia si majestueux assis derrière un clavier. Cet amour qu’on ne peut pas inventer, cette élégance qui ne nait qu’après de longues répétitions acharnées jusqu’à ce que tout soit parfait. Tullio le savait, il ne pouvait que prétendre frôler les hauteurs sans jamais s’y percher, sans jamais dominer un univers qui n’était pas le sien. Son don lui permettait alors d’être bon partout, de n’exceller nulle part. De frôler la perfection et se rendre compte qu’on ne fait que toucher du doigt le plafond d’une pièce qui nous coupe de la véritable capacité, de la réalité. Cruelle déception.

De plus, Tullio savait bien que le piano était le seul domaine dans lequel Isaia ne lui avait pas fait du mal de manière consciente. Il se souvenait de la première fois que le petit garçon blond était venu taquiner les lettres complexes de sa partition de solfège. A l’oreille, il reproduisait les intenses efforts de son frère comme s’il disait bonjour. Avec une facilité déconcertante et vite écœurante pour Tullio. Ce dernier n’avait jusqu’alors et après cet incident jamais été jaloux de celui qui était devenu son frère. C’était le seul point qui l’avait rendu envieux, parce que le piano était pour lui, à lui, et que sans hésiter il s’était approprié un rêve certes peu profond, mais réel pour un garçon de son âge. Sans même avoir envie de lui faire du mal et de le blesser, sans même avoir une seule pensée torve, de celles qui animaient pourtant toujours ses farces et ses effronteries d’enfant puis d’adolescent trop gâté. En somme, la seule chose pour laquelle il ne pouvait lui en vouloir était un de ses plus mauvais souvenirs. Tullio ne supportait pas que son frère ait trouvé la voie du piano par un bête concours de circonstance alors que lui-même avait demandé, essayé, s’était entrainé ... pour finir une fois de plus effacé par son génie de frangin. Ce qui était le cas dans beaucoup de domaines, ce qui la plupart du temps ne l’avait pas dérangé outre mesure. Mais les gens changent.

L’air ébahi d’Isaia quand il commença par le sermonner valait pourtant bien toutes les peines du monde, même si ce ne fut que pour un instant. Un délicieux instant jouissif où son frère comprenait à quel point il l’indisposait et la place qui lui revenait : dehors. Après cela, après avoir dit ce qu’il ne pouvait de toute façon pas retenir, peut-être que les explications seraient plus saines. Peut-être, puisque Tullio détestait l’idée de s’être fait imposer cette conversation. Si seulement il était venu le voir chez lui ! Claquer la porte au nez de son visage impertinent et hautain aurait été la source d’un plaisir sadique pour Tullio. Et pourtant, le jeune sommelier ne retrouvait pas ce visage qu’il connaissait tant, pour l’avoir affronté à de nombreuses reprises. Pas de moquerie, pas de dédain, pas d’ironie. Alors que lui teintait ses traits de ces armes, le visage de son frère restait ouvert, presque paniqué à l’idée de ce qui allait suivre. Visage qui se durcit d’un coup quand Tullio toucha la corde qu’il savait sensible.

- Pas la peine de t'en prendre à maman. Et ce n'est pas une question de me refuser quoi que ce soit. C'est juste que, comme toutes les mères, elle a envie que ses enfants s'entendent bien, et elle était vraiment heureuse quand je lui ai dit que je voulais connaître ton lieu de travail pour qu'on puisse se réconcilier. Si tu dois insulter quelqu'un, tu peux te défouler sur moi, je suis là pour ça. Mais laisse maman en dehors de ça.

- Se réconcilier ? C’est facile d’utiliser ce mot là quand on ne sait pas quoi mettre derrière. Et ne me prends pas pour le monstre, Isaia. J’adore Paola, je ne la critique pas. Elle ne peut pas résister à ce que tu es, personne ne le peut. Tu soumets les gens comme tu écraserais une fourmi, par inadvertance ou avec une volonté amusée.

Et les mots sortaient, ne pouvaient s’arrêter. Maintenant que Tullio était assis, il pouvait faire face à son frère et la morgue coulait de ses lèvres sans qu’il puisse en retenir des bribes. Son ton n’était toutefois plus agressif, simplement posé et énonçant des constats évidents, des vérités inaltérables. Il le pensait. Isaia ne faisait pas forcément exprès, ne songeait même pas qu’il menait leur mère par le bout du nez, et Antonio de la même manière. Tous ceux qui l’approchaient pliaient devant son charisme et la fraicheur qu’il dégageait en apparence. Et jusqu’à il y a peu, Tullio passait outre la réalité qu’il connaissait pourtant pour en être la cible et faisait semblant d’être émerveillé de ce petit frère prodige. De celui qui s’était amusé à, consciencieusement, détruire chaque bonheur de sa vie d’enfant, puis de jeune adulte. Les premières découvertes, les premiers jeux, les premiers amours, partout où allait Tullio, Isaia s’immisçait, sans même parfois en avoir conscience. Sans même se rendre compte de ce qu’il laissait derrière lui, goût d’amertume trop rapidement passé quand il ne reste plus rien de l’exclusivité dont on a fait preuve un instant.

- Je suis venu pour tenter d'arranger les choses. Je sais que tu me détestes, même si je n'ai jamais vraiment compris les raisons... Et j'aurais voulu que tu me les expliques. Je suis venu pour ça aussi. Mais d'abord, je... te présente mes... excuses. Ok ? Quoi que j'aie pu te faire... Je suis désolé. Et maintenant, tu m'expliques pourquoi tu m'en veux !

Tullio sentait l’impatience, sentait le désappointement. Mais là, dans l’instant, il avait juste envie de lui coller une claque magistrale en travers du visage. Simplement pour lui faire prendre conscience de ce qu’il venait de proférer. Pour le faire réaliser de l’énormité qui habitait ses mots. Le jeune homme se retint toutefois, les mains alors crispées sur la nape d’un blanc immaculé et le visage tendu par une colère froide, qui revenait un instant avant de s’apaiser. Lorsqu’elle fut tout à fait partie, c’est d’une voix très distante qu’il lui répondit.

- Tu t’excuses alors que tu ne sais même pas pourquoi tu le fais ? C’est stupide. Stupide, ridicule et insultant. Tu ne sais même pas pourquoi tu es là si ce n’est pour tenter de combler le trou dans ton ego et dans ton existence. Tu te moques que j’ai envie ou pas de te parler, tu te fiches de moi, comme toujours.

Il se leva, se rassis. Souffla, inspira. Le frustrer n’était pas le meilleur moyen pour se débarrasser de son frère, il en avait totalement conscience. Il valait mieux lui en dire suffisamment.

- Tu t’es simplement amusé à gâché ma vie entière, point par point. En me rendant hypocrite, tu as façonné un pantin bien pratique qui assumait tes conneries, qui prenait pour toi, qui se pliait au moindre de tes désirs, qui devait oublier toute relation humaine que tu trouvais amusant de détruire. Mes amis, tu te les appropriais par ta vantardise, pareil pour Natalia que tu as fait fuir d’une phrase.

Et les mots sortaient, sans aucun contrôle, sans aucune retenue. Et l’acide coulait, celui retenu pendant toutes ces années au fond de sa rancœur.

- Et depuis je suis incapable de faire à nouveau semblant d’être ce que tu as toujours voulu que je sois. Je n’arrive pas à te mentir avec un grand sourire, alors que je peux berner n’importe qui. Et pour ça, je te déteste.

Et pour tant d'autres choses ...
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Isaia Fazzio

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MessageSujet: Re: La rancune du sommelier   Dim 25 Sep - 13:48

La discussion... Elle n'était pas aussi facile qu'il l'aurait voulue. Bien sûr, il ne s'attendait pas à ce que Tullio lui saute dans les bras à son arrivée, pas plus qu'il ne lui dise toutes les gentillesses, les douceurs enrubannées qu'il avait l'habitude d'entendre dans la bouche des Autres - ceux dont il n'avait rien à faire de leur avis. Toujours pareil.

Toutefois, il aurait pensé qu'en adultes responsables qu'ils étaient tous les deux, ils auraient pu s'asseoir face à face, et discuter calmement de ces problèmes qui empoisonnaient leur relation. Communiquer. C'était quelque chose qu'ils avaient toujours été fondamentalement incapables de faire. La seule fois où ils avaient réellement eu un échange qu'on aurait pu considérer comme productif (à défaut d'être positif), c'était le soir où Tullio avait explosé, et avait sorti à Isaia ses quatre vérités.

Mais voilà, des années avaient passé depuis leur dernière discussion, et Isaia avait pensé qu'ils auraient grandi. Évolué. Qu'ils auraient été capables de parler sans envoyer valser tout ce qu'il y avait sur la table. C'est vrai, il s'était écoulé combien de temps ? Il avait eu le temps d'aller faire toutes ses études à Paris, de revenir et de décrocher un job dans cette ville, et Tullio, lui, était devenu sommelier dans ce restaurant... Ça faisait quand même un sacré bail.

Et lui, de son côté... eh bien, il pensait avoir changé. Que Tullio le déteste pour tout ce qu'il lui avait déjà fait, c'était on ne peut plus légitime - en revanche, qu'il ne cherche même pas à connaître l'homme qu'il était devenu, c'était quelque chose qui ne lui plaisait pas. Alors oui, Tullio l'engueulait - mais il engueulait l'adolescent vindicatif qu'Isaia avait été. Il ne cherchait pas à voir plus loin que le bout de son nez. Isaia avait l'impression de se trouver devant un mur.

"Se réconcilier ? C’est facile d’utiliser ce mot là quand on ne sait pas quoi mettre derrière."

En fait, le problème principal, c'était peut-être que la confiance qui régnait entre eux (du moins, de Tullio à lui, en tout cas) était proche de zéro. Il était pourtant sincère quand il parlait de réconciliation. La chose lui tenait à cœur, vraiment - et pourtant, même alors que c'était lui qui venait, qui faisait le premier pas, même alors qu'il allait jusqu'à s'excuser, Tullio refusait de le croire.

Ce fut à ce moment qu'Isaia commença à réaliser que c'était mal parti. Jusque là, inconsciemment, il avait toujours cru qu'il arriverait à charmer Tullio, et qu'ils finiraient bien par se réconcilier, d'une manière ou d'une autre. Mais là... Ça paraissait compromis.

"Et ne me prends pas pour le monstre, Isaia. J’adore Paola, je ne la critique pas. Elle ne peut pas résister à ce que tu es, personne ne le peut. Tu soumets les gens comme tu écraserais une fourmi, par inadvertance ou avec une volonté amusée."

Isaia le fixait avec attention. Alors, c'était de cette manière qu'il le voyait ? Le portrait était encore plus noir qu'il ne l'avait imaginé. Personne ne pouvait résister ? Si. Lui, Tullio, il le pouvait. C'était ce qu'il était en train de faire, alors même qu'Isaia lui envoyait ses phéromones de charmes par tonnes entières - qui avaient l'air de faire autant d'effet qu'un dragibus pour soigner une rage de dents.

Et puis, pourquoi Paola, d'abord ? Pourquoi pas maman, tout bêtement ? Il s'était donc si éloigné de ses parents qu'il tenait à les appeler par leurs prénoms, maintenant ? C'était mettre une distance énorme entre eux. Et c'était quoi, ensuite ? Il appellerait Isaia "monsieur" ?

Non, trop glauque.

Ce qui le chiffonnait, dans toute cette histoire, c'était que Tullio le jugeait alors qu'ils ne s'étaient pas vu depuis au moins cinq ans. Il avait pris la décision de se taire et d'attendre que l'orage passe, pour ensuite reprendre la discussion plus calmement, mais il fut incapable de se retenir de répondre.

- Je soumets les gens ? Qu'est-ce que tu en sais ? Ça fait des années que tu ne m'as pas vu, que tu n'as même pas demandé de nouvelles de moi. La dernière fois qu'on s'est vus, j'avais juste dix-sept ans. Qu'est-ce qui te dit que je n'ai pas changé entre-temps ? Tu me juges sans me connaître, Tullio. Tu ne me laisses même pas le bénéfice du doute.

Il regrettait ses paroles avant même qu'elles soient sorties de sa bouche. Il ne voulait pas offenser Tullio, il n'avait pas envie de le mettre encore plus en colère qu'il ne l'était déjà... Mais bon, chaque parole jetait de l'huile sur le feu. Il aurait dû se retenir, comme il se l'était promis au début.

Il jeta un regard au verre de vin posé sur la table, devant lui. Il n'en avait pas encore bu une goutte, pour rester concentré sur la discussion, mais là, il avait vraiment très envie de vider tout le verre d'un seul coup... Sauf que c'était hors de question. Un verre ne risquait pas de le saouler, mais s'il ne disposait pas de toute la plénitude de son intelligence pendant cette joute verbale, c'était foutu. Il aurait tout le temps de se mettre une mine après, soit pour célébrer sa réconciliation avec son grand frère, soit pour désespérer à propos de l'issue de l'entrevue.

Plutôt désespérer, à son avis.

"Tu t’excuses alors que tu ne sais même pas pourquoi tu le fais ? C’est stupide. Stupide, ridicule et insultant. Tu ne sais même pas pourquoi tu es là si ce n’est pour tenter de combler le trou dans ton ego et dans ton existence. Tu te moques que j’ai envie ou pas de te parler, tu te fiches de moi, comme toujours."

Et lui, encore une fois, il le jugeait sans savoir. Et son argumentaire ne tenait pas, en plus : le trou dans son ego, c'était plutôt de ravaler sa fierté par camions entiers et décider d'aller le voir dans son restaurant, quitte à supporter le ridicule de se faire mettre dehors, de se faire engueuler devant tout le monde. Si Isaia s'en foutait, il aurait choisi la facilité : il n'aurait jamais mis un demi doigt de pied dans cette pièce.

Sauf que ce n'était pas le cas. Que Tullio le croie ou non, il était vraiment là parce qu'il voulait se réconcilier avec lui, et ça n'avait rien à voir avec sa propre personnalité. C'était plus simple d'être fils unique. Si Tullio avait eu autant d'importance pour lui que sa première brochette, il ne serait jamais venu. Il était là parce c'était son frère, bon sang. Son frère qu'il aimait. Et il voulait le voir de retour dans sa vie. Il voulait le fréquenter, savoir ce qu'il aimait, savoir s'il avait une petite amie, savoir ce qu'il devenait, quoi.

Mais il était d'accord pour le coup des excuses. C'était ridicule de ne pas s'avoir ce pour quoi on s'excusait. Sauf qu'il s'était dit que Tullio n'aurait probablement jamais voulu lui parler s'il ne commençait pas par des excuses en règle. Et puis, l'important là-dedans, ce n'étaient pas les excuses, c'était surtout qu'il était en train de s'écraser devant Tullio, qu'il jetait sa fierté aux orties - et que celui-ci piétinait le tout allègrement. C'est beau, l'amour fraternel.

"Tu t’es simplement amusé à gâché ma vie entière, point par point. En me rendant hypocrite, tu as façonné un pantin bien pratique qui assumait tes conneries, qui prenait pour toi, qui se pliait au moindre de tes désirs, qui devait oublier toute relation humaine que tu trouvais amusant de détruire. Mes amis, tu te les appropriais par ta vantardise, pareil pour Natalia que tu as fait fuir d’une phrase."

Comment ça, c'est lui qui l'avait rendu hypocrite ? Elle était bien bonne, celle-là ! Il pouvait l'accuser de beaucoup de maux, mais quand même pas d'être la source de son hypocrisie. Et d'abord, s'il l'avait ouvert quand il l'avait fallu, ils n'en seraient peut-être pas arrivés là. Si l'enfant qu'était Isaia avait trouvé une résistance en face de lui, il ne serait pas cru tout permis, et ça aurait été mieux pour tout le monde. Donc si Tullio était devenu hypocrite, c'était parce que son tempérament le poussait certainement à l'être. Fallait pas prendre Isaia pour une bonne poire, non plus, et tout lui mettre sur le dos. Ça serait quoi, ensuite ? Il était la cause de ses cauchemars, de ses nuits sans sommeil, de son impuissance, du fait qu'il soit gaucher, de son ongle incarné ? Franchement...

Par contre, pour Natalia - ah ! Il le savait, qu'il n'avait jamais digéré cette histoire-là. M'enfin, c'était quand même pas si terrible ! Bon ok, il avait joué au con. C'était la méchanceté typique d'un gamin de seize ans qui ne supportait pas de ne pas être le centre de l'attention, qui voulait tout rafler, toujours. Mais tout ce temps qui avait passé depuis ! Est-ce qu'il ne pouvait pas juste essayer de mettre sa rancune de côté, rien qu'un moment ? Rien que pour essayer de voir à quel point Isaia avait changé depuis, et pour essayer d'apprécier peut-être des nouveaux aspects de sa personnalité ?

"Et depuis je suis incapable de faire à nouveau semblant d’être ce que tu as toujours voulu que je sois. Je n’arrive pas à te mentir avec un grand sourire, alors que je peux berner n’importe qui. Et pour ça, je te déteste."

Cette fois, Isaia le regardait avec les yeux ronds. Qu'est-ce que ça voulait dire, ça ? D'un autre côté, ça les rendait égaux - lui non plus, il n'arrivait pas à faire fonctionner son charme sur lui, alors que n'importe qui s'y laissait prendre. Mais le fait qu'il ne puisse pas lui mentir... C'était quand même très symbolique. Isaia ne savait pas s'il devait s'en sentir flatté ou pas.

- Bon, tu me détestes. J'ai bien compris. Et je trouve ça un peu illogique, puisque tu ne m'as pas vu depuis des années... Mais admettons. Tu me détestes. Et tu ne peux pas me mentir... Tant mieux. Je préfère que tu sois sincère, comme ça on sera deux. Que tu me croies ou non, Tullio... Je suis vraiment sincère, quand je dis que je veux me réconcilier avec toi.

Alors qu'il était en train de parler, une boule se formait quelque part dans son estomac. C'était vraiment affreux de voir quel effet ça faisait, de parler sincèrement... de mettre ses tripes sur la table. De déballer ses sentiments sans le moindre artifice. Et encore, il n'était que son frère...
Non, au contraire. C'était surtout parce qu'il était son frère. Il était certain qu'il aurait eu moins le trac de déballer tout son amour à une fille... Si jamais il avait été amoureux, ce qui n'était pas le cas. Là, c'était encore pire. Il s'agissait de non seulement dire, mais prouver à son frère qu'il l'aimait... tout en sachant que le frère en question le haïssait. Dans le genre râteau, il avait rarement vu plus mythique.

- C'est pas une question d'ego, ou de qu’en-dira-t-on, ou quoi que ce soit d'autre. Si c'était ça, tu crois vraiment que je serais venu ? Sérieusement. Ça aurait été plus facile pour mon ego de ne jamais pousser le battant de cette porte. Je suis en train de m'écraser pour toi, et tu le sais, en plus. Tu jubiles intérieurement. Pour ça, tu peux bien me laisser le bénéfice du doute, non ? Et écouter ce que j'ai à dire.

Ah, bon sang, que c'était dur ! La boule dans son estomac ne faisait qu'augmenter. Et tout pour probablement aucun résultat. C'était le plus déprimant...
Enfin, il ne désespérait pas qu'un jour Tullio change d'avis... Et il le harcèlerait, le stalkerait, s'il le fallait, jusqu'à ce que ce jour arrive.

- Ok, j'admets ; j'ai pas été très malin quand on était plus jeunes. Je t'ai fait des crasses, et je le regrette vraiment. L'adolescent stupide que j'étais trouvait ça drôle, à l'époque... Mais c'est plus le cas. Si je pouvais revenir en arrière, en sachant que ce que je prenais pour des blagues n'en étaient pas pour toi, je ne le referais pas. Tu peux me croire quand je dis ça ? Je suppose que non. Tout est vrai, pourtant...

Il avait l'impression d'être sur le fil du rasoir. Là, il avait la chance de lui présenter ses excuses, de lui présenter son argumentaire pour le convaincre de le faire à nouveau entrer dans sa vie. Un mot de travers - si ce n'était pas déjà fait - et c'était tout cet équilibre fragile qui volerait en éclat.

- Alors, pour t'avoir pourri la vie toutes ces années... excuse-moi. Je ne me rendais pas compte que ça avait tant d'importance à tes yeux, sur le coup. Je suis... désolé.

C'était dur pour le sortir, ce mot-là. Il aurait aimé pouvoir se passer de mots, pouvoir brancher un câble USB de lui à Tullio, et que tous ses sentiments lui arrivent directement, sans devoir être convertis en paroles. Ça aurait été nettement plus facile... Et Tullio aurait pu voir à quel point il était sincère, lui qui refusait de le croire.

- Si t'es prêt à accepter mes excuses... Je voudrais juste qu'on puisse continuer à se voir. Pas forcément souvent... Mais peut-être qu'en se voyant juste quelques fois, tu te rendrais compte que je ne suis plus l'ignoble connard que tu décris, et tu accepterais que je refasse partie de ta vie.

Bon - peut-être aussi qu'il était encore cet ignoble connard, mais au moins, il ne le serait plus avec Tullio, il ferait bien attention à ça. Il avait mal choisi la personne avec qui faire son salaud. C'était tombé sur Tullio, parce qu'il était proche, parce qu'ils vivaient ensemble, et parce qu'Isaia n'avait aucun discernement, à l'époque : il aurait dû savoir que de se montrer ignoble avec une des seules personnes qu'il aimait sincèrement n'était pas la meilleure des solutions.

Il en voyait parfois, à la télé, des frères qui s'entendaient bien. Dans des séries télé, des films... Des types qui seraient prêts à faire n'importe quoi pour leur frangin. Qui pouvaient aborder n'importe quel sujet, aussi gênant qu'il soit. Qui étaient comme cul et chemise.
Il aurait vraiment voulu être comme ça avec Tullio : être complice avec lui, faire des soirées ensemble, être proche de lui. Il avait envie de retrouver son grand frère.

Mais s'il disait ça, c'était toute la crédibilité de ses excuses qui se cassait la gueule - si ce n'était pas déjà fait. Il resta donc silencieux, un peu anxieux, en attendant la réaction de Tullio.

*Faites qu'il me croie...*
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Tullio Fazzio

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MessageSujet: Re: La rancune du sommelier   Lun 10 Oct - 16:06

Cinq ans. Un chiffre intéressant, au demeurant. La plupart d’entre vous se disent que ces cinq ans sont ceux qui ont séparés Tullio et Isaia. Le premier détestant subitement le second, en ayant pris la peine de lui dire ses quatre vérités avant qu’ils ne se quittent sur une mauvaise parole, déchirés. Cinq ans de silence, malgré les essais d’Isaia pour recontacter son frère, dernièrement. Malgré les nouvelles données par les parents dont Tullio n’avait rien à faire. Même reclus à Milan, même loin de toute sa famille le jeune sommelier entendait encore parler de son frère. Et Isaia ceci, et Isaia cela. Tullio savait très bien que Paola ne faisait pas cela pour l’embêter ou réveiller en lui une pulsion destructrice, non. Sauf que comme il ne lui montrait pas un seul instant son énervement, elle continuait. Et Tullio avait finit par prendre l’habitude de lui demander de lui-même comment allait son frère, le fils de cette femme qu’elle aimait donc tant. Surtout lui, surtout avec son charisme, sa prestance, sa réussite, son talent ... Tullio laissait souvent sa belle-mère parler seule, de toute façon c’est quelque chose qu’elle maitrisait à la perfection. Laissant le combiné du téléphone à portée de sa voix, il attendait que le murmure intarissable s’épuise pour rebondir, et finalement embrayer sur un autre sujet. Tout le monde était content, youpla bim, c’est l’entente cordiale de la famille parfaite. Il aurait aimé, pour une fois, être capable de lui dire à elle à quel point il détestait ce frère non désiré, et à quel point il se fichait de ce qu’elle pouvait lui apprendre.

Mais son réflexe de mentir à tout le monde et sur n’importe quel sujet, d’autant plus lorsque celui-ci est important, était trop profondément ancré et seul un sentiment aussi fort que l’aversion qu’il portait à Isaia parvenait mystérieusement à le briser, n’en laissant qu’un lointain souvenir. Il ne se voyait donc définitivement pas répliquer à Paola quelque chose du genre « écoute, je m’en branle royalement de ton petit prodige alors soit tu me demandes comment moi je vais soit tu ne m’appelles plus ». Peu diplomatique, et pas franchement intelligent. Il préférait largement s’enfoncer lui-même en lui demandant depuis combien de temps ils ne l’avaient pas vu, comment il se portait, ce qu’il faisait de ses journées. Il en apprenait ainsi un rayon sur un frère ignoré, des informations qui ne lui étaient d’aucune utilité et qu’il rangeait dans un coin de sa tête pour ne pas peiner ses parents si jamais il venait à oublier quelque chose de jugé capital au sujet d’Isaia. Et Tullio trouvait toujours, toujours une excuse pour Paola. Trop de travail, des horaires difficiles à concilier avec celles d’un professeur de musique, des disponibilités réduites, une petite amie, un voyage ... Tout était bon pour la rassurer, d’autant qu’il était particulièrement convaincant dès qu’il se plaignait de ne pas avoir une minute à lui et qu’il regrettait fortement de ne pas avoir l’occasion de rencontrer son bien aimé frère.

C’était presque pathétique comme cela fonctionnait bien, sans trop d’efforts, et comme cela maintenait la cohésion de la famille, tant bien que mal. Bien sûr, pendant cinq ans ce n’était pas vraiment crédible. Mais au départ il avait réellement plaidé la cause de la dispute, attendant un temps raisonnable avant de parler d’autres excuses. Et, si Isaia faisait faire n’importe quoi à sa mère, Tullio avait le don de faire croire n’importe quoi à n’importe qui. Sa méthode hypocrite était rodée, s’était affinée avec les longues années de pratiques auxquelles il avait été soumis, pour finalement devenir son seul véritable atout face à son frère. Sa mère par procuration ne pouvait que le croire, n’était pas capable de résister à la sincérité apparente qui suintait de ses lèvres. Il avait aussi pour lui l’avantage que Paola n’était pas vraiment sa mère, et si elle l’avait aimé dignement elle ne lui jamais accordé autant d’attention qu’à Isaia. Et n’avait jamais décelé sa tendance au mensonge de politesse devant une grande tante dont la barbe commence à piquer sérieusement, lui qui venait s’y blottir et réclamer des baisers en sus, alors que tout le monde frissonnait à cette idée. Elle lui donnait des bonbons, et paraissait plus heureuse que d’être ignorée. L’intérêt, donc, qui luisait à chaque instant dans les yeux de Tullio, personne n’en avait réellement eu conscience. Le seul qui aurait pu le remarquer, c’est Antonio. Car il avait connu son fils avant l’arrivée du second, car il savait qu’au naturel il se montrait capricieux et exigeant. Mais après avoir mis ça sur le compte de la croissance, et ne prêtant d’yeux qu’au petit nouveau de la famille, il n’y avait aucune chance que Tullio se fasse démasquer.

Pour le rôle d’Antonio et de Paola dans son rapprochement avec son frère, la parenthèse est close. Bien qu’il y ait encore beaucoup à dire sur les relations en apparence saines que tissent cette famille recomposée qui transpire le bonheur, ici il n’est pas nécessaire d’en dire plus. Revenons-en aux cinq ans. Car c’est aussi l’âge auquel Tullio apprit qu’il allait avoir un petit frère. Un petit frère, c’est une histoire d’amour qui commença dans les yeux de Tullio lorsque des étoiles s’y allumèrent. Un compagnon de jeu, un confident, un adversaire à la course, un ennemi avec lequel se disputer pour savoir qui jouerait le gentil dans leurs jeux de rôles de gamins ... A cinq ans, on ne doute de rien et Tullio savait déjà comment serait son petit frère, comment il agirait, à quoi il ressemblerait ... La déception fut de plus en plus grande au fur et à mesure des années, quand il se rendit compte qu’il n’aurait jamais le rôle qu’il voulait et que le gentil dans l’histoire de sa vie, c’était toujours Isaia. Et qu’il était, sinon le méchant, l’adversaire. Le valet, même. Don Quichotte et Sancho Panza, le ridicule Sancho qui ne pense qu’à se bâfrer tout en aidant bêtement celui qui lui donne des ordres. Tullio, où l’incontestable soumis dans une relation fraternelle qui n’aurait pas du se passer comme ça, si le petit Isaia n’avait pas été aussi retors et insupportable, si Antonio n’avait pas tant insisté pour qu’ils s’entendent bien, si Tullio avait été capable de se rebeller, quitte à foutre le bordel une bonne fois pour toute. Un peu tard, maintenant, personne ne l’apprécierait vraiment, personne ne comprendrait que cela soit si tardif, et Tullio était de toute façon bien trop attaché à ses valeurs et à la sécurité de son hypocrisie pour tout laisser tomber comme cela.

Pourtant, il est vrai que le jeune homme aurait apprécié une réelle relation de frère à frère, un amour sincère et une confiance mutuelle. Tous ces clichés qu’il rejette quand il les voit, quand il les pense, il aurait aimé les vivre. S’appeler pour raconter quelle fille a attiré son regard, pour se vanter de telle ou telle prouesse de séduction, ou tout simplement pour se retrouver quelque part. Tullio était sûr qu’il aurait massacré son frère aux jeux vidéos et qu’ils auraient pu passer des soirées entières à se faire des blind test de compositeurs classiques sans souffrir du moindre ennui, en compagnie d’un bon vin. C’était la vision idéale de ce duo peu commun, le rêve de Tullio qui ne prendrait jamais pied dans la réalité. Rire de façon insouciante devant Isaia, ça ne lui était plus permis et tant qu’ils ne s’entendraient pas réellement bien, il en serait ainsi. Cette histoire jamais ne s’écrirait, ces lignes jamais ne prendraient vie ailleurs que dans l’imagination fertile et frustrée de Tullio Fazzio.

- Je soumets les gens ? Qu'est-ce que tu en sais ? Ça fait des années que tu ne m'as pas vu, que tu n'as même pas demandé de nouvelles de moi. La dernière fois qu'on s'est vus, j'avais juste dix-sept ans. Qu'est-ce qui te dit que je n'ai pas changé entre-temps ? Tu me juges sans me connaître, Tullio. Tu ne me laisses même pas le bénéfice du doute.

Il avait raison sur ce point, il avait peut être changé. Mais ce qu’il ne prenait pas en compte, c’est que Tullio n’avait aucune envie de connaitre cet homme, qu’il pensait de toute façon fidèle à lui-même. Pour lui, Isaia n’était que devenu un peu plus intelligent, assez pour savoir ce qu’il devait montrer ou non. Il était sans doute toujours le même, et dans le cas contraire il s’en fichait, ne voulant pas espérer, tenter de découvrir pour souffrir d’une désillusion qui était pour lui inévitable. Toujours adulé, toujours manipulateur, c’était sans doute encore le quotidien d’Isaia et de son sourire charmeur. S’il avait changé, il devait être au fond toujours le même. Tullio reconnaissait évidemment que jamais auparavant il ne serait venu s’excuser et chercher à ce point son pardon. Mais il ne s’y laissait pas prendre. Si Isaia s’écrasait devant lui ce soir en mettant de côté toute sa morgue, ses belles paroles cyniques et ne sortait que son charme et son charisme, ce n’était qu’une fois de plus pour satisfaire quelqu’un. Lui. Et leurs parents, accessoirement, puisque Tullio ne doutait pas un instant de l’amour qu’éprouvait son frère pour Paola et Antonio, et il savait qu’il faisait ça aussi pour leur bonheur de voir deux fils présents et sereins tous deux aux repas de famille. Et si ça n’avait été que pour eux, sans doute Tullio se serait-il laissé avoir, adoucissant des paroles de façon sincère puisqu’il ne pouvait de toute façon pas faire autrement.

Mais c’était avant tout pour lui. Comme toujours, lui avant tout, son confort personnel en priorité. Quitte à, Tullio le découvrait maintenant, sacrifier sa fierté pour avoir la sensation d’avoir bien agi. Car il était certain qu’Isaia devait se jeter des fleurs de victoire et d’admiration, pour féliciter sa bonté et sa grandeur d’âme, d’avoir pris l’initiative de venir jusqu’ici. C’était noble de sa part d’aller jusqu’à ramper devant son frère dégénéré pour lui tendre la main avec un sourire équivoque, et ne s’en remettre qu’à lui en sachant très bien à quel point il lui en voulait. Voilà comment Tullio voyait l’attitude de son frère, et c’est sans doute l’explication principale à son comportement intransigeant et impitoyable. Sinon, il aurait forcément dû être ému devant la sincérité et la volonté de paix que son frère faisait suinter de sa silhouette. Comme le serait n’importe qui. Seulement au fil des années, Tullio avait développé un mince film invisible qui le protégeait de ce genre d’erreurs bêtes, après avoir plusieurs fois pardonné à une bouille d’ange s’excusant platement pour ricaner par derrière. A cette idée, Tullio plongea sa main dans sa poche et serra fort la pièce ancienne et rouillée qui s’y tenait, quitte à s’imprimer la reliure dans la paume. Cette fameuse pièce qui était devenue une manie, qu’il la fasse rouler entre ses phalanges ou qu’il se défoule dessus comme présentement. C’était souvent l’effet produit lorsqu’il pensait à l’esprit torve et manipulateur de son frère. Celui que personne ne voyait.

- Bon, tu me détestes. J'ai bien compris. Et je trouve ça un peu illogique, puisque tu ne m'as pas vu depuis des années... Mais admettons. Tu me détestes. Et tu ne peux pas me mentir... Tant mieux. Je préfère que tu sois sincère, comme ça on sera deux. Que tu me croies ou non, Tullio... Je suis vraiment sincère, quand je dis que je veux me réconcilier avec toi.

- Le nombre de fois où tu étais sincère en disant à papa que c’était moi qui avait éraflé la voiture en rangeant le vélo, où qui avait laissé tomber son portable dans l’évier sans faire exprès. Ça ne veut plus dire grand-chose de la part de quelqu’un qui a passé beaucoup de temps à mentir dans son intérêt. Tu as dépassé le nombre de tentatives autorisées.

Bon, déjà il avait compris le message, la soirée n’était pas vaine. Peut être que ça le calmerait un peu et qu’il arrêterait de le harceler au téléphone ou autre part, comme ici même. Si cela pouvait l’apaiser de comprendre la situation, Tullio était prêt à lui raconter toute leur vie et le point de vue qu’il en avait eu. Des plus insignifiantes âneries de gosses à ce jour où il l’avait poussé dans les escaliers. Pour l’instant, il n’en parlait pas. Parce que la douleur de le voir se défiler ce jour là était encore trop importante pour que son cerveau décide de l’évoquer sans ciller. Et, avant même de vouloir faire du mal à Isaia pour son comportement passé, le jeune sommelier voulait se protéger lui. De toutes les manières possibles. Mais un jour, oui un jour cet événement reviendrait sur le tapis. Ce n’était pas fini, loin de là. De toute façon rien ne pourrait être réglé en une soirée, même en plusieurs.

- C'est pas une question d'ego, ou de qu’en-dira-t-on, ou quoi que ce soit d'autre. Si c'était ça, tu crois vraiment que je serais venu ? Sérieusement. Ça aurait été plus facile pour mon ego de ne jamais pousser le battant de cette porte. Je suis en train de m'écraser pour toi, et tu le sais, en plus. Tu jubiles intérieurement. Pour ça, tu peux bien me laisser le bénéfice du doute, non ? Et écouter ce que j'ai à dire.

- Oui, je le crois. C’est à ton avantage de faire l’effort de t’écraser, Isaia, comme c’est dans le mien de demander de tes nouvelles à Paola. Parce que c’est la seule façon que tu as trouvé pour m’avoir, pour te rassurer et pour finir le tableau de la famille unie que tu aimes tant. Je suis une épine dans ton pied et tu fais tout pour l’enlever, même lui faire du gringue et la supplier. Je t’écoute autant que tu veux, tu le vois, sinon je serai retourné en cuisine. Mais tout ce que tu pourras dire ne changera rien.

Mais tout devenait un peu moins certain, tout se floutait dans son esprit et dans ses connaissances immuables quant à sa relation avec Isaia. Et ça l’inquiétait, et ça l’affaiblissait.

- Ok, j'admets ; j'ai pas été très malin quand on était plus jeunes. Je t'ai fait des crasses, et je le regrette vraiment. L'adolescent stupide que j'étais trouvait ça drôle, à l'époque... Mais c'est plus le cas. Si je pouvais revenir en arrière, en sachant que ce que je prenais pour des blagues n'en étaient pas pour toi, je ne le referais pas. Tu peux me croire quand je dis ça ? Je suppose que non. Tout est vrai, pourtant... Alors, pour t'avoir pourri la vie toutes ces années... excuse-moi. Je ne me rendais pas compte que ça avait tant d'importance à tes yeux, sur le coup. Je suis... désolé.

- Je te crois, je sens que tu es convaincu par ce que tu dis. Je vois bien que tu regrettes. Mais les raisons qui sous tendent ces excuses ne sont pas aussi simples. Et puis c’est pas si évident, tout ne passe pas juste par trois petits mots balbutiés à la sauvette. Ça ne suffit pas.

Son ton s’était légèrement adouci, et en temps normal il aurait du lui dire que toutes les excuses du monde ne suffisaient pas et ne suffiraient jamais. Voilà, il avait envie de lui crier qu’il n’était pas sincère et que tout n’était qu’une vaste comédie qu’il montait à son aise. Ce dont il pensait être convaincu, mais qui n’était manifestement pas le cas.

- Si t'es prêt à accepter mes excuses... Je voudrais juste qu'on puisse continuer à se voir. Pas forcément souvent... Mais peut-être qu'en se voyant juste quelques fois, tu te rendrais compte que je ne suis plus l'ignoble connard que tu décris, et tu accepterais que je refasse partie de ta vie.

Néanmoins, au fur et à mesure qu’Isaia parlait, ses convictions s’effritaient. Et si ... et si pour une fois il disait une vérité qui n’était pas poussée par l’intérêt ? C’est vrai, ce n’était pas si facile de venir jusqu’ici sachant ce qui l’attendait, ce n’était pas non plus évident de s’aplatir comme ça. Est-ce que le jeu en valait la chandelle pour Isaia, étant donné qu’il fonctionnait ainsi ? Est-ce que les bénéfices étaient suffisamment grands pour les risques et les retours qu’il prenait en pleine figure ? Les doutes commençaient à germer dans l’esprit de Tullio, et le plus dur était de savoir qu’il ne pourrait pas le cacher à son frère, ce qui avait le don de l’énerver un peu plus. Il essaya alors de le haïr encore comme durant ce premier regard échangé dans le restaurant. De retrouver le dégoût, le mépris, de savourer de nouveau le goût de la vengeance et de la colère. Il essaya. Il échoua. Et les mots sortirent, là encore sans qu’il ne puisse les retenir. Mais pas pour dire des horreurs cette fois, non. Pas pour crier à la trahison et à l’impardonnable. Tullio s’entendit, horrifié, adoucir le ton de sa voix pour lui répondre.

- Je pense que de toute façon ce sera le seul moyen pour que je puisse un jour tourner la page alors ... d’accord. Pause. Non, je voulais pas dire ça. Bordel, arrête ça Isaia. Jamais je te ...

Il n’arrivait plus à le dire. Il n’arrivait plus à dire qu’il ne lui pardonnerait jamais, parce qu’il venait de prendre conscience qu’un jour il lui pardonnerait. Il savait déjà que demain, Isaia ne serait plus l’ennemi public numéro un, juste quelqu’un qu’il n’estimait pas et n’appréciait pas rencontrer. Mais plus celui qui réveillait une haine féroce dans sa gorge et le faisait perdre toute contenance. Oh, Tullio continuerait à lui reprocher des choses de longues années encore, pour rattraper toutes celles où son frère l’avait pris à parti dans ses bêtises. Mais ce ne serait plus aussi dur. Et il était même prêt à accepter de faire un minuscule pas en sa direction.

Et il se haïssait pour ça.
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Isaia Fazzio

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MessageSujet: Re: La rancune du sommelier   Mer 2 Nov - 0:52

Est-ce qu'Isaia avait déjà mené une conversation où les enjeux étaient si importants, où le moindre faux pas pouvait coûter très cher, où, même quand on ressortait de là sans avoir fait le moindre écart, la victoire n'était pas assurée ? Il n'en était pas certain. Bien sûr, il avait déjà passé des concours, des entretiens, des ci et des ça, et il avait toujours fallu se montrer brillant. Sauf que, pour une raison qu'il ne saisissait pas bien, c'était toujours plus facile de se montrer brillant devant une dizaine de juges inconnus, et donc qui pouvaient être charmés, que devant son propre frère, qui au demeurant lui vouait une haine vieille de plusieurs longues, très longues années.

Pendant qu'ils parlaient, Isaia l'observait. Peut-être même plus attentivement qu'il ne l'avait jamais observé (il fallait dire que ce n'était pas bien difficile, vu le peu de cas qu'il faisait de lui à l'époque du lycée…). Il faisait attention à toutes ses expressions, tous ses froncements de sourcils (et ils étaient nombreux), toutes les fois où il se mordait les lèvres, où il passait la main dans ses cheveux, sur la nappe, sur son tablier... Il avait l'air plutôt nerveux, lui aussi. Et pourtant, il n'y avait pas que ça. Isaia ne l'avait jamais remarqué jusque là, parce qu'il était le soleil, et que le soleil ne baissait jamais le regard vers la lune - mais maintenant qu'il avait éteint ses rayons, maintenant qu'il rampait avec humilité, il se rendait compte que Tullio était plutôt mignon. Bon, pas autant que lui, évidemment - comme si c'était possible, en même temps ! - mais à sa manière, vraiment mignon. Charmant. Charismatique.

... Mais comme c'était un peu bizarre de penser ça envers son frère (pas vrai ?), il chassa la pensée pour se concentrer sur des choses plus graves. Par exemple, comment allait être accueillie sa déclaration d'amour fraternel. Pas qu'il ait quelque espoir de ce côté, de toute façon, mais...

"Le nombre de fois où tu étais sincère en disant à papa que c’était moi qui avait éraflé la voiture en rangeant le vélo, où qui avait laissé tomber son portable dans l’évier sans faire exprès. Ça ne veut plus dire grand-chose de la part de quelqu’un qui a passé beaucoup de temps à mentir dans son intérêt. Tu as dépassé le nombre de tentatives autorisées."

Isaia ne put s'empêcher de froncer les sourcils et de croiser les bras, agacé. Non mais qu'est-ce que c'était que cette réflexion ? Il y croyait vraiment, à ce qu'il disait, là ? Le blond haussa les épaules.

- Oui enfin, si on part de là, je peux aussi parler des fois où t'as dit à papa que c'était le chat qui avait brisé ma maquette d'avion, ou de quand tu jurais que les cailloux dans les boules de neige, ce n'était pas fait exprès, que tu n'avais pas remarqué... On a plus dix ans, Tullio, tu crois vraiment que c'est pertinent d'évoquer des souvenirs qui datent de quand on avait encore des appareils dentaires et de l'acné sur les joues ?

Zut. A chaque fois, ses mots dépassaient sa pensée. Enfin non, pas sa pensée, juste sa bouche. Il aurait préféré garder ses réflexions d'opposition sous silence, éviter le plus possible l'offense, mais il ne pouvait pas être d'accord avec tout ce que Tullio disait... Et puis, quitte à être sincère, autant l'être jusqu'au bout, pas vrai ? Sinon, Tullio allait encore dire qu'il lui montait un bateau, qu'il passait son temps à mentir, et tout le tralala.

Bon sang, mais qu'est-ce qu'il fallait faire pour qu'il croie ce qu'il disait, à la fin ? Si se trancher les veines pouvait suffire, Isaia l'aurait fait. C'était dire à quel point c'était important pour lui... Mais de toute façon, il n'était pas certain que de verser son sang aurait eu une quelconque influence sur l'issue de la discussion... malgré un petit côté symbolique non négligeable. Se saigner pour l'amour de son frère, c'était plutôt un beau geste, non ?

Bon, il pensait à des choses ridicules. Et d'ailleurs, le beau geste en question ne servirait qu'à tâcher la nappe, à affaiblir sa condition physique, et ça ne toucherait même pas Tullio, qui le regarderait tranquillement se vider en attendant avec une joie non dissimulée le moment où il aurait perdu sa dernière goutte de liquide vital, tout en sirotant le vin qu'il avait apporté. Un beau spectacle à tout prendre.

"Oui, je le crois. C’est à ton avantage de faire l’effort de t’écraser, Isaia, comme c’est dans le mien de demander de tes nouvelles à Paola. Parce que c’est la seule façon que tu as trouvé pour m’avoir, pour te rassurer et pour finir le tableau de la famille unie que tu aimes tant. Je suis une épine dans ton pied et tu fais tout pour l’enlever, même lui faire du gringue et la supplier. Je t’écoute autant que tu veux, tu le vois, sinon je serai retourné en cuisine. Mais tout ce que tu pourras dire ne changera rien."

Comment est-ce que ça pouvait être plus clair ? Il n'avait aucune chance. Aucune. Si Tullio allait jusqu'à s'imaginer qu'il faisait ça pour être à son avantage ou quoi que ce soit d'autre, c'était que c'était foutu, non ? Il fallait avoir un sacré a priori négatif pour penser ce genre de choses et être convaincu que c'était la vérité. C'était pourtant complètement bancal, comme raisonnement, le premier crétin venu l'aurait remarqué. En fait, il disait qu'il l'écoutait, et c'était vrai : il l'écoutait. Mais il ne comprenait rien du tout. Rien.

Et le tableau de la famille unie, il était bien beau ! Ça faisait longtemps qu'Isaia n'y croyait plus. Il n'y avait que ses parents pour y croire encore. Mais ce n'était pas bien difficile de leur cacher l'état des choses, quand Tullio mentait comme un maître professionnel et qu'Isaia parvenait à les envoûter pour qu'ils ne se doutent de rien. Jolie petite comédie qu'ils jouaient là. Avoir réussi à ne jamais se retrouver en même temps aux repas de famille, avoir réussi à passer cinq ans sans se voir une seule fois, et ce que sans que les parents ne se doutent de quoi que ce soit, c'était magnifiquement habile.

Et encore Paola ! Pourquoi Paola ? Isaia trouvait ça malsain. Appeler sa propre mère par son prénom, ça donnait au blond l'impression que la haine que Tullio avait pour lui rejaillissait sur elle - alors qu'elle n'y était pour rien. Et Antonio, aussi, non ?

Quoi que... Maintenant qu'il y réfléchissait... Oui oui, pas plus tard que tout à l'heure, il l'avait appelé "papa"... S'il donnait du "papa" au papa, pourquoi appelait-il leur mère "Paola" ? Pourquoi elle en particulier ? Est-ce qu'il lui en voulait parce qu'elle était plus sensible que leur père au charme d'Isaia ? Mais c'est quand même vraiment une raison absurde...

Mais qu'est-ce que ça pouvait être d'autre, au fond ?

- Pas la peine d'en vouloir à maman au point de l'appeler par son prénom... C'est moi que tu détestes, pas vrai ? Inutile de l'impliquer là-dedans juste parce qu'elle n'est pas capable de me résister...

Bon, il l'admettait. Sa mère était une femme charmante, sous tous rapports. Vraiment adorable. Toujours prête à se mettre en quatre pour ses fils qu'elle aimait plus que tout au monde, douce, gentille, qui ne rechignait pas au boulot, et en plus, qui cuisinait de façon divine. Mais c'était ce genre de nature affectueuse qui était le plus apte à tomber sous le charme d'Isaia. Il était parfaitement conscient de l'adoration que lui vouait sa mère, au détriment de Tullio... C'était peut-être que son frère en était jaloux, en fait ? Mais réciproquement, Isaia était fou de sa mère, qu'il appelait tous les jours, avec qui il allait faire les courses, à qui il racontait toutes ses journées sans omettre le moindre détail - bref, la personne qu'il aimait le plus au monde. Aucun fils au monde n'était aussi proche de sa mère que lui ; excepté l'affaire Tullio, il ne passait rien sous silence. Aussi, c'était normal qu'elle se sente plus proche de lui que de Tullio, non ? C'était dans la logique des choses. Pas la peine que Tullio se sente lésé pour ça…

"Je te crois, je sens que tu es convaincu par ce que tu dis. Je vois bien que tu regrettes."

Ooooh... Est-ce qu'il venait vraiment de dire qu'il le croyait ? Est-ce qu'il pensait réellement qu'il était convaincu par ce qu'il disait ? Ou bien est-ce que c'était une ruse pour lui faire croire qu'il allait dans son sens, histoire qu'il puisse dégager plus tôt ? Ça ne l'aurait pas étonné, venant de lui...

Sauf qu'un peu plus tôt dans la soirée, il lui avait dit qu'il lui était impossible de lui mentir. Pourquoi exactement, Isaia n'avait pas trop compris, mais si c'était vrai... Si c'était vrai... Bon, il se pouvait que ce qu'il avait dit à ce moment-là soit aussi un mensonge. Et là... les choses commençaient à devenir compliquées, non ? Mentir sur le fait qu'on ne puisse pas mentir... Non, lorsqu'il avait dit ça, ça avait des accents criants de vérité. Il était sincère. Il ne pouvait pas mentir. Ou alors Isaia se faisait joliment avoir.
Bref. Il admettait sa sincérité. Isaia le regarda, en suspens, attendant le moment où, après son pas en avant, il finirait par en faire deux en arrière. Ce n'était pas possible de rester sur une note positive, pas vrai ? Il s'attendait à la claque qui ne devait pas manquer d'arriver...

"Mais les raisons qui sous tendent ces excuses ne sont pas aussi simples. Et puis c’est pas si évident, tout ne passe pas juste par trois petits mots balbutiés à la sauvette. Ça ne suffit pas."

Voilà. Bon, ce n'était pas vraiment une claque, parce qu'il n'avait pas tort au fond - c'était vrai qu'une soirée de conversation n'était certainement pas suffisante pour pallier à des années de haine... Il en était bien conscient. Mais il fallait bien un premier pas, pas vrai ? Le premier, c'était ce soir.

- Je sais. Je n'ai jamais dit que je voulais que tu me pardonnes tout de suite. Ça prendra peut-être des années, pour ce que j'en sais... Peut-être autant que les années que tu as passées à me haïr. Mais il faut bien commencer quelque part.

C'était... étrange. Parce que là, quelque part, dans ses paroles, il venait d'entrevoir une lueur d'espoir. Un espoir qu'il n'aurait même pas pu admettre un peu plus tôt, mais là... Il pouvait presque s'imaginer attendre tout le temps qu'il faudrait attendre, jusqu'à ce que Tullio le pardonne. Il pouvait presque croire que c'était du domaine du possible.

Incroyable...

Non, c'était probablement son imagination qui lui jouait des tours, pas vrai ? C'était juste impossible que Tullio dise ça.

"Je pense que de toute façon ce sera le seul moyen pour que je puisse un jour tourner la page alors ... d’accord."

Silence. Isaia le fixait, les yeux écarquillés, bouche bée, avec l'impression que tout s'était figé autour d'eux. Tullio.... Il... Il avait vraiment dit... qu'il était d'accord ??

"Non, je voulais pas dire ça. Bordel, arrête ça Isaia. Jamais je te ..."

Le cerveau d'Isaia s'était gelé sous le coup de la stupéfaction. D'accord... D'accord... D'accord... Bon sang, il l'avait vraiment dit !! Il avait VRAIMENT dit qu'il était d'accord ! Bien sûr, la phrase était tellement inattendue, et le choc était tellement grand, qu'Isaia ne pouvait pas y croire. D'ailleurs, il ne pouvait même pas réfléchir. Il s'était attendu mille fois à la claque dans la gueule d'un rejet bien affirmé, mais il n'avait pas un seul instant imaginé ce que ça pouvait faire de s'entendre dire "d'accord". Les yeux écarquillés, il fixait Tullio, qui avait l'air au moins aussi stupéfait que lui.

Tullio qui ne pouvait pas mentir… Dans quelle proportion ce qu'il avait dit à ce propos était donc vrai ? Est-ce que c'était pour cette raison qu'il avait tenté de reprendre sa phrase, juste après ? Mais Isaia n'y avait même pas fait attention. Le mot "d'accord" avait effacé tout le reste. Sous le coup de l'émotion, il se leva brusquement, et prit les mains de Tullio entre les siennes, sans même se rendre compte que c'était leur premier contact physique depuis des années – sans doute depuis la fois où Tullio lui avait imprimé la marque de ses doigts dans la joue avant de lui déballer ses quatre vérités puis de disparaître de sa vie.

- C'est vrai ? balbutia-t-il, d'une voix qu'on aurait presque pu ne pas prendre pour la sienne, tant elle était différente de sa voix habituelle. L'émotion enveloppait ses mots, et l'espoir vicieux qui s'emparait de lui teintait ses paroles de gravité. Tu es vraiment d'accord ? Tullio !

C'était comme s'il avait besoin de prononcer son nom pour se rendre compte que c'était bien son frère que se tenait en face de lui, et pas un pantin qui aurait pris sa place, et qui jetait dans l'air les mots qu'il voulait entendre. Tullio, dont la haine lui avait semblé si inébranlable – il acceptait, pourtant. Sans même s'en rendre compte, Isaia serrait les mains chaudes de son frère contre les siennes, que le stress n'avait pas cessé de geler tout au long de la soirée.

- Merci, murmura-t-il d'une voix à peine perceptible, hachée par l'émotion. Merci de m'avoir cru.

C'était une nouvelle chance, que lui offrait Tullio, et Isaia se promit instantanément de faire en sorte que son frère ne regrette jamais de la lui avoir offerte – du moins, s'il ne revenait pas sur ses dernières paroles.

Mais il ne pouvait pas faire ça, n'est-ce pas ? La déception aurait été trop cruelle, et la chute trop brutale. Ne pas donner une once d'espoir, c'était quelque chose ; en donner et le reprendre après, c'était vraiment trop inhumain. Tullio ne pouvait pas revenir sur sa décision…

Du moins, il l'espérait…

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Tullio Fazzio

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MessageSujet: Re: La rancune du sommelier   Lun 7 Nov - 18:32

Le plus sérieusement du monde, Tullio en venait à se demander s’il prenait la bonne direction. Parce qu’avec ses paroles, ses gestes, il cédait du terrain. Il laissait Isaia approcher, entrer dans son monde, au risque qu’il lui vole une fois encore sa vie. Alors non, il ne savait pas si c’était raisonnable. Il avait l’impression de s’affaiblir. Pire, de remettre en question ce qui avait guidé sa vie pendant cinq ans. En acceptant de discuter avec lui ici ce soir, en cédant à son désir d’explications, il corrompait la ligne de conduite qu’il avait tant voulue suivre. Celle d’une vie tranquille faite d’ignorance et du subtil comportement de l’autruche. On plante sa tête dans le sol, on ne voit rien et surtout pas son frère, on se fait oublier et surtout, surtout on ne sort pas de là. C’est bien ce qu’il aurait aimé continuer à faire, pourtant il sentait qu’on commençait doucement à l’extraire de là, tirant sur son cou pour l’obliger à regarder en face la vérité, lui demandant d’assumer à présent le comportement qu’il avait envers son frère. Pire, de le changer. De devenir tout à coup ouvert, à l’écoute, sans redevenir la lavette qu’il avait été. C’était juste hors de question qu’il soit à nouveau cette ombre de lui-même face à lui, et de toute façon même en le voulant Tullio savait que cela lui était impossible. Alors oui, le jeune sommelier aurait aimé continuer comme avant. Au lieu de boire quelques gorgées du vin qu’il savourait pour se calmer et se donner une contenance, il aurait pu l’envoyer paître lui et ses excuses et redevenir le bon vieux Tullio que tout le monde aimait et qui méprisait son frère. Sans chercher à le comprendre, sans tenter de le découvrir, de saisir les raisons qui le poussaient à venir là ce soir. Il aurait pu.

Mais. Un simple mot qui le faisait tout de même pencher du côté du danger, du côté de la facilité de le suivre pour être enfin en paix, loin des suppliques et des reproches de ses parents. Mais, un mot qui voulait tout dire pour lui et qui aujourd’hui conditionnait sa réaction, ses paroles, et jusqu’à son attitude envers lui. Parce que, mais c’était tout de même son frère. Enfin, ce qui lui servait de frère depuis tant d’années. Il avait tout de même grandit avec lui, avait dû lui donner ses jouets, ses habits, ses affaires ... Jusqu’à ce qu’il se lasse de cet honneur dont son grand frère le gratifiait sous la contrainte, et qu’il exige des choses plus neuves, des choses que Tullio n’avait pas. Alors que le petit garçon avait dû accepter de partager son camion de pompier, parce que le petit Isaia avait pleuré des heures en disant qu’il n’en voulait pas un autre mais celui-là, Tullio avait été saisi d’une grande sensation de trahison lorsque Isaia, dès la seconde où il obtint ce qu’il voulait, arracha une roue. Sans faire exprès. Et le petit Tullio, un camion bancal à la main, n’avait eu comme réponse de ses parents qu’il aurait pu faire attention à ses affaires, et surveiller son frère par la même occasion puisque le pauvre petit avait bêtement avalé ladite roue. Emmenant toute la famille aux urgences un dimanche après midi. Bizarrement, après cet événement, Tullio n’avait plus jamais émis le souhait de devenir pompier quand il serait grand. Il se retrancha vers des projets moins ambitieux, qui ne nécessitaient pas qu’on lui offre de jouet merveilleux qui y soit associé. Histoire d’éviter un nouveau drame, mais surtout de se contenter de peu de choses. Ces petits riens qu’Isaia lui laissait avec condescendance, sans même s’apercevoir du caractère pourri qu’il avait déjà acquis à l’époque. Ils avaient donc partagés beaucoup de choses, pas toujours de manière très volontaire mais qu’importe.

Après tout, Tullio se fichait bien d’avoir vu son t-shirt favori troué par son petit frère, ou même ses dessins supplantés par ceux du génie Isaia. Il s’en fichait parce qu’au fond, il savait que le petit garçon ne voulait pas vraiment ça. Il savait qu’il continuait d’y avoir, au fond des prunelles bleutées, un reste d’admiration et d’amour. Parce qu’en ce temps, Isaia n’avait personne d’autre à prendre comme modèle, parce qu’il pensait agir comme il le fallait en suivant les traces de Tullio, quitte à lui marcher un peu dessus, trop au goût du jeune garçon. Mais le temps passant, la lueur fondit ou du moins Tullio devint-il incapable de la voir. Il ne décelait plus que l’envie d’embêter, que le désir de mettre dans une situation compliquée. Ou même la simple facilité de se dédouaner. L’utiliser, comme le majordome bien pratique qu’il était, admettons-le, devenu depuis un certain incident dans les escaliers de la maison familiale. Pour l’emmener où il le souhaitait, avec des amis, avec des filles. Pour venir le chercher, pour le couvrir auprès des parents, pour mentir, pour jouer la comédie, pour couvrir la belle image de garçon parfait qu’il s’était construite avec le temps. Et Tullio avait obéi, c’était également de sa faute à lui s’il était devenu ainsi. Alors oui, Tullio en voulait beaucoup à son frère et celui-ci était victime de bien des malédictions, sans qu’il s’en doute. Mais c’était aussi celui avec qui il avait partagé des joies, des anniversaires, des vacances au bord de la mer, une glace en plein été, un tour de manège, les câlins de leur mère, les tours en voiture, les devoirs, les dessins-animés le week end. Et ça, c’était tout aussi difficile à oublier que le versant négatif.

- Oui enfin, si on part de là, je peux aussi parler des fois où t'as dit à papa que c'était le chat qui avait brisé ma maquette d'avion, ou de quand tu jurais que les cailloux dans les boules de neige, ce n'était pas fait exprès, que tu n'avais pas remarqué... On a plus dix ans, Tullio, tu crois vraiment que c'est pertinent d'évoquer des souvenirs qui datent de quand on avait encore des appareils dentaires et de l'acné sur les joues ?

Ah, il avait réussi à l’énerver avec ses réflexions. Oui, oui Tullio se souvenait de ces moments. Il en aurait bien rigolé si Isaia ne lui faisait pas face, le regard tout à coup dur et l’attitude prostrée, colérique. Il se souvenait bien de ses maigres vengeances, bien gentilles à vrai dire en regard de ce que lui-même lui avait infligé mais ... Ou bien n’était-ce qu’une question de point de vue ? Tullio était difficilement influencé par la qualité de ses souvenirs, qui étaient après tout parfaits, mais il n’arrivait pas à considérer ces farces comme de réelles atteintes. Est-ce qu’Isaia avait été blessé de ce comportement, est-ce qu’il s’en souvenait comme de véritables mauvais moments en sa compagnie ? Et puis, dans la balance il n’y avait pas vraiment photo. Le prix du plus emmerdeur revenait sans conteste possible à Isaia, malgré les maigres tentatives de son frère de le rattraper. Mais de plus en plus, Tullio se demandait, au vu de cette réflexion manifestement dictée par l’impulsion, s’il ne se trompait pas de cible. En effet, était-ce réellement pertinent de se tourner à ce point vers le passé ? Après tout, les garçons font toujours des bêtises et des frères partagent toujours ce genre de petites trahisons, vengeances et réconciliations.

Le principal problème c’est que Tullio n’avait pas vécu beaucoup de réconciliations. Ou était-ce plutôt lié au fait qu’il savait bien qu’Isaia n’était pas son frère ? Cette vérité criante aurait-elle plus d’influence sur lui et son jugement qu’il ne voulait bien le croire ? Il ne comprenait en effet pas bien pourquoi il s’attachait autant aux souvenirs, de gosses qui plus est. S’il se savait dans son droit de lui en vouloir pour ses désillusions de lycéen, il doutait être réellement crédible en se plaignant de disputes d’enfants. Et si lui s’en souvenait, et si lui cela l’avait blessé, n’était-ce pas sa propre perception qui était en tord plutôt que le comportement de son frère ? Ce n’est que en pensant de cette manière qu’il réussit à ne pas lui répliquer une attaque qui aurait été digne d’un enfant d’école élémentaire. Le « d’abord c’est toi qui a commencé » n’était peut être plus aussi justement déclamé et ressenti quand on avait son âge. Même si au fond, cela restait une vérité indéniable. Tullio trouvait bien inutile de se montrer à la fois buté et stupide. Il en avait plus qu’assez d’avoir l’air bête et en dessous de son frère, il ne lui ferait pas le plaisir de continuer une discussion stérile. D’autant plus qu’il se rendait peu à peu compte que c’est lui qui y accordait trop d’importance, et que si la perception qu’il en avait était la seule chose importante dans son rapport avec Isaia sur le sujet, il pouvait peut être modifier cette même perception. Sans oublier, atténuer l’impact de ces événements sur son petit ego de garçon un peu trop timide pour répliquer autrement qu’avec des bêtises plus grosses encore. Tullio resta donc muet un instant, laissant son frère continuer.

- Pas la peine d'en vouloir à maman au point de l'appeler par son prénom... C'est moi que tu détestes, pas vrai ? Inutile de l'impliquer là-dedans juste parce qu'elle n'est pas capable de me résister...

S’il savait. S’il savait pourquoi il l’appelait comme ça. D’ailleurs, il allait savoir puisqu’il se trouvait dans l’impossibilité la plus totale de retenir les mots qui allaient à cet instant précis franchir ses lèvres. Il se vit ouvrir la bouche, il s’entendit commencer à répondre un « Si je l’appelle par son prénom c’est parce qu’elle... » ...

Et il se mordit violemment l’intérieur des joues. La douleur, et le goût du sang âcre dans sa gorge l’empêchèrent de continuer. Il se sentait toutefois prêt à reprendre là où il s’était arrêté, prêt à dévoiler le lourd secret de leur famille qu’il était le seul à ignorer. Lui révéler qu’ils n’étaient frères que par le temps passé ensemble. Lui expliquer que Paola n’était pas sa mère à lui, et qu’il l’appelait comme ça par respect pour sa propre mère, qu’il ne pouvait oublier malgré son départ précipité de sa vie. Il allait lui dire, oui, lui dire que toute sa vie était basée sur un mensonge par omission, puis délibéré. Heureusement, et cette fois-ci il ne remercierait jamais assez Isaia, son frère ne lui en laissa pas le temps et enchaina sur autre chose. Sur le temps qu’il leur faudrait pour reconstruire des bases d’une fraternité sincère, ce genre de conneries.

Il n’avait jamais été aussi content que quelqu’un lui coupe la parole qu’en cet instant. Et c’est sans doute pour cela que Tullio se montra extrêmement bien disposé par la suite. Un élan de reconnaissance pour Isaia, et voilà qu’il était prêt à le revoir, presque à lui pardonner, à terme. Il était devenu fou ou quoi ? A promettre des choses qu’il ne pouvait pas garantir, à crier sur tous les toits qu’il ferait ce qu’il faudrait pour ... ça ne collait pas vraiment avec ce qu’il avait envisagé comme dénouement, au début de la soirée. Il avait d’avantage pensé à mettre son poing dans la gueule d’ange de son frère, qui serait repartit en courant, la queue entre les jambes. Enfin, tout plutôt que de lui avouer ça, hein. Ou alors peut être qu’il était réellement sincère en avouant lui laisser une chance, il ne savait pas bien. Car si ses paroles étaient on ne peut plus honnêtes -difficile de faire autrement face à cet homme-, les raisons qui les sous-tendaient pouvaient être plus subtiles. Et si pour l’instant Tullio n’en saisissait pas tout à fait le sens, il se demanda tout de même s’il n’était pas devenu complètement malade.

Et manifestement, Isaia aussi douta un instant de la netteté de l’esprit du sommelier. Il l’observait avec la tête de quelqu’un qui aurait vu la Vierge Marie lui apparaitre et chanter un petit air de reggae. Tullio faillit lui dire qu’à bailler la bouche ouverte il allait attirer les mouches -une vieille expression de son père-, mais se retint de justesse. C’était pas vraiment le moment, semblait-il. Quand il vit son frère se lever et se jeter sur ses mains, il essaya de lui faire signe de se rasseoir, sans succès. Alors il resta là, les mains d’Isaia sur les siennes, un peu bête. A regarder son regard illuminé par un plaisir sans nom, qui n’était pas feint. A le regarder, lui, d’un air heureux. Chose qui n’était pas arrivée depuis tellement longtemps, avec cette sincérité, que Tullio ne se souvenait plus de la dernière fois. Sa mémoire parfaite ne remontant pas aussi loin, il avait alors l’impression de voir pour la première fois de sa vie cette expression sur le visage de celui qui avait partagé son enfance. Et cela, quelque part, lui fit chaud au cœur. Il sentit une douce satisfaction l’envahir à le voir ainsi, une vague d’amour envers ce frère trop longtemps éloigné le cueillit par surprise au visage, si bien qu’il ne lui répondit pas quand, exalté, il chercha à comprendre s’il ne délirait pas. Il se contenta de hocher la tête, sans quitter ses yeux du regard. Les étincelles. Elles brillaient avec joie et facilité dans ses prunelles claires, et il avait subitement envie de lui serrer les mains en retour, ce qu’il commença à faire ... pour se rétracter, et secouer la tête comme s’il se réveillait d’un mauvais rêve. Et reprit un ton plus dur.

- Evidemment, si je te le dis. Ne me fais pas répéter ce genre de chose, Isaia. Soupir, tentative de récupérer ses mains qu’il lui laissa finalement devant son insistance. Je suppose qu’un « de rien » est de rigueur. Allez, n’en fais pas tout un plat c’est ce que tu étais venu chercher.

Il dégagea finalement ses mains, et les posa sur ses genoux avec application, comme pour l’empêcher d’y revenir.

- D’ailleurs tu devrais peut être partir sur cette victoire. J’ai encore du boulot et tu risques de me gêner. Ne pas être trop gentil, quand même. En plus j’ai un coup avec la serveuse là bas et il faut que je le travaille.

Il ne savait pas bien pourquoi il s’était senti obligé de rajouter cette phrase, qui était vraie mais ... légèrement moins complexe que la réalité. C’était un fait, il avait du le dire. Et même si la raison lui échappait encore, il en avait sans doute une.


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Isaia Fazzio

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MessageSujet: Re: La rancune du sommelier   Dim 13 Nov - 4:50

Tullio ne s'était pas fâché. Est-ce que ça signifiait qu'il était déjà prêt à accepter les bêtises d'Isaia ? Il avait cru que tout était fini, mais non. La réflexion un peu irritée que celui-ci lui avait faite, et dont il pensait qu'elle sonnerait la fin des négociations, n'avait soulevé aucune réaction.

Et pareil au moment où il lui avait coupé la parole. Il n'avait pas l'intention d'être malpoli, pourtant, c'était un fait, mais il avait tellement de choses à dire, de questions à poser, de points à éclaircir, qu'il avait commencé sa phrase avant de se rendre compte que Tullio en avait commencé une, lui aussi. Et après, il était trop tard pour s'arrêter. Question d'habitude, probablement, à force d'interrompre tout le monde pour donner son avis (qui était bien plus intéressant que le leur, après tout). Il avait pensé que c'était foutu, qu'une erreur aussi grave ne pouvait que lui être fatale...

Et pourtant, c'était l'inverse. Tullio avait paru enchanté d'être coupé dans son élan. Bien sûr, Isaia, pris dans ses explications, emporté par ses mots, n'était sûrement pas en état de faire une analyse psychologique poussée ; il s'imaginait certainement des trucs. Mais il n'avait pas pu inventer la façon dont son regard s'était adouci, et puis, il s'était montré beaucoup moins froid par la suite. Illusion ? Isaia ne savait pas quoi penser. Personne au monde n'aimait se faire couper en plein milieu d'une phrase. Surtout pas par un interlocuteur haï.

Enfin - peut-être que la chose trouverait son explication un jour ou l'autre. Le plus dommage, là dedans, c'était que dans son empressement à lui couper la parole (involontairement), il n'avait pas même entendu les mots de Tullio. Or, chaque parole de Tullio méritait qu'on y prête toute l'attention possible et imaginable - après tout, ça faisait cinq ans qu'il n'y avait pas eu droit ! Il regretta amèrement de n'avoir pas pu s'empêcher de continuer sa pensée. Décidément, question travail sur lui-même, il avait encore besoin d'entraînement...

Mais ça viendrait. Et il ne couperait plus jamais Tullio au milieu d'une phrase. Juré.

"Évidemment, si je te le dis. Ne me fais pas répéter ce genre de chose, Isaia."

D'ailleurs, ce genre de phrase méritait bien qu'on l'écoute avec une attention poussée à l'extrême, pas vrai ? Encore maintenant, alors qu'il le lui disait, alors qu'il sentait les mains de Tullio contre les siennes, Isaia ne parvenait pas à y croire. Alors voilà, il l'avait, sa confirmation : Tullio. Était. D'accord.

Le blond baissa la tête, et un éblouissement passa devant ses yeux, comme quelqu'un qui se serait levé trop vite après être resté longtemps assis (d'ailleurs, c'était exactement ce qu'il venait de faire, donc c'était peut-être ça, la raison...), et là, il réalisa enfin ce que ça signifiait. Tullio était d'accord. Il pouvait recommencer à espérer.

Là, en cet instant, les mots lui manquaient, mais Tullio reprit la parole. Au moins, cette fois, il était certain de ne pas l'interrompre pendant qu'il parlait... Lui qui préparait toujours ses phrases, qui ne disait rien qui ne soit pas passé par la censure de son esprit (sauf quand il était porté par ses sentiments, ce qui avait souvent été le cas ce soir...), là, son cerveau était vide de mots. Il ressentait juste les sentiments que les phrases de Tullio lui inspiraient : l'étonnement le plus complet, et un bonheur tellement inattendu qu'il l'avait assommé quand il lui était tombé dessus.

"Je suppose qu’un « de rien » est de rigueur. Allez, n’en fais pas tout un plat c’est ce que tu étais venu chercher."

C'est vrai, mais il ne s'attendait pas à ce dénouement, ça c'était certain. Alors oui, il en faisait tout un plat... Il sentit un courant d'air froid passer sur ses mains, et se rendit comte que Tullio avait dégagé les siennes, et leur chaleur était partie avec elles. Alors il se rassit lentement, en face de lui, et tenta de reprendre ses esprits - parce que bon sang, c'était vraiment ridicule d'être troublé à ce point.

- C'est ce que j'étais venu chercher, oui, mais je m'attendais à repartir les mains vides, avoua-t-il à voix basse, un peu honteux. Alors... je... ça m'étonne. Désolé.

Saleté de mots. Ils ne voulaient plus trouver son chemin dans sa tête.

En ouvrant une porte, en éclairant de la lumière du jour ces profondeurs dénuées d'espoir où Isaia se vautrait depuis qu'il était entré dans le restaurant, Tullio venait, sans s'en rendre compte, probablement, de changer quelque chose dans l'esprit d'Isaia. Celui-ci avait passé sa soirée à manipuler ses mots avec attention (encore plus que d'habitude), à essayer de faire taire son caractère un peu trop emporté, à effacer cet orgueil qui le caractérisait, le tout sans grand espoir de réussite, juste parce qu'il savait que c'était le seul moyen, et pourtant... Pourtant, ça avait fonctionné. Pour de vrai.

Isaia en avait mené, des batailles, et il en avait remporté, des victoires - mais il n'y en avait sans doute aucune de plus éclatante, de plus magnifique que celle-ci. C'était quelque chose d'obtenir gain de cause contre une ex petite copine, un collègue jaloux, l'amant évincé d'une nouvelle conquête, mais là, contre son frère, qui le haïssait depuis si longtemps, c'était d'un autre niveau. Et il avait réussi.

Enfin, "réussi". Il avait avancé d'un pas vers lui, vers le but qu'il s'était fixé - à savoir, qu'ils puissent enfin se comporter comme les véritables frères qu'ils étaient, tous les deux - et il en restait encore beaucoup à faire. Mais c'était un pas tellement immense, une avancée tellement spectaculaire, qu'il ne pouvait pas s'empêcher de considérer qu'il avait déjà abattu la plus grosse part du boulot. Le reste, ce serait de continuer à se montrer charmant, ne pas commettre la moindre erreur, et Tullio en viendrait naturellement à oublier ses rancunes. L'important, c'était qu'il accepte de mettre derrière eux leur passé, et il avait accepté.

Bien sûr, comme l'égoïsme était la part la plus importante de son caractère, il faudrait qu'il fasse très attention à le faire taire quand il serait en face de Tullio. Ça signifierait qu'il n'aurait pas un moment de détente. Ça signifierait aussi probablement qu'il n'aurait pas le droit de montrer son caractère tel qu'il était - ou du moins, pas avant un bon bout de temps. Mais il y était préparé. Peu importait s'il ne pouvait pas être véritablement lui-même en face de Tullio... du moment qu'il pouvait se tenir près de lui.

"D’ailleurs tu devrais peut être partir sur cette victoire. J’ai encore du boulot et tu risques de me gêner."

Oui, il avait raison - il était plus que temps de tirer sa révérence. Ça l'arrangeait, parce qu'il était tout bouleversé de cette entrevue, et qu'il n'avait pas vraiment de se montrer sous une lumière qui le portait si peu à son avantage. Alors il inclina la tête, mais Tullio n'avait pas fini de parler. Ne pas l'interrompre. Ne pas l'interrompre.

"En plus j’ai un coup avec la serveuse là bas et il faut que je le travaille."

Isaia jeta un coup d’œil à la serveuse dont il parlait - la même que celle qui lui avait servi son repas, tiens - et son premier élan fut de se demander quel était le rapport avec l'affaire qui les occupait. Est-ce que Tullio voulait se vanter d'être aussi doué qu'Isaia quand il s'agissait d'affaires de cœur ? Ou bien est-ce que c'était pour lui dire : "regarde, tu vois cette fille là-bas, cette fille que je connais depuis bien moins longtemps que toi ? Eh bien, elle a acquis plus d'importance dans mon cœur en si peu de temps que toi tu n'en as eu en vingt-deux ans..."

Il n'y avait pas à dire, ça refroidissait un peu. Son second élan, instinctif, irrépressible, et peu honorable, fut de vouloir casser immédiatement ce lien qui existait entre son frère et la jolie serveuse. Bon, il n'y avait pas à dire, on ne changeait pas en une soirée des années entières passées à être un trou du cul. Ce qui avait changé, maintenant qu'il avait vingt-deux ans, c'était qu'il avait plus de self-control qu'avant, et qu'il s'était promis, promis de ne plus rien faire qui puisse attirer la haine de Tullio sur sa tête. Et ça, c'était précisément le genre de truc à éviter.

Et pourtant, ça l'énervait. Ça l'énervait d'imaginer Tullio proche de cette fille... Ça l'irritait. Eh bien, voilà. Ça serait un excellent premier entraînement... Sourire. Agir comme si de rien n'était. Répondre comme si ça n'avait pas d'importance.

- Mignonne. Bonne chance.

Et qu'est-ce qu'il avait dit, à côté ? Ah ouais, un truc en rapport avec le travail... Il fallait dire que le reste de la phrase était passé inaperçu après la première partie, mais il lui semblait bien qu'il avait dit qu'il avait du boulot, ou un truc du genre.

- Désolé d'avoir pris sur ton temps de travail. Mais... merci... Merci d'avoir accepté de me redonner une chance.

Bon, voilà - la serveuse et le lien qu'elle avait avec Tullio s'étaient déjà effacés de son esprit ; même ça, ça ne parvenait pas à ternir l'indicible joie qui s'emparait de ses sens quand il repensait au fait que son frère avait accepté de le fréquenter. Il ne put s'empêcher de sourire, et écrivit un petit bout de papier un numéro qu'il tendit à Tullio.

- Tiens, c'est mon numéro de portable. Je ne veux pas te stalker, alors c'est toi qui me contacteras en premier, si tu as envie de me voir... Ou juste si tu veux m'envoyer un message, ou n'importe quoi. Ok ?

C'était bien risqué de laisser ce choix dans les mains de Tullio, mais il espérait que son frère apprécierait sa délicatesse à sa juste mesure, et qu'il finirait par le joindre. Mais comme il était inquiet, il ne put s'empêcher d'ajouter :

- N'oublie pas, d'accord...?

Puis il se leva à nouveau, et attacha sur Tullio un long regard, comme s'il savait d'avance que le brun ne l'appellerait pas, et qu'il voulait marquer dans sa mémoire son apparence physique - puis il eut un dernier sourire, qui pouvait vouloir dire un milliard de choses, et lui fit un petit signe de la main légèrement intimidé avant de se diriger vers la caisse pour payer son addition, et sortir du restaurant - sans pouvoir s'empêcher de jeter un dernier regard à Tullio.
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Tullio Fazzio

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MessageSujet: Re: La rancune du sommelier   Mar 15 Nov - 17:26

Tullio avait envie de se foutre des claques. De bonnes grosses gifles sonores qui rebondiraient sur ses joues encore un peu rondes, ultime trace de l’adolescent qu’il avait été. Des bruits sonores qui, avec la douleur, le ramèneraient peut-être à la raison. Il voyait déjà le visage ravi de ses parents quand ils les verraient enfin réunis dans une même pièce au bout de cinq ans, et au lieu de l’énerver cette vision lui envoya un doux sentiment de satisfaction. Oui, il savait bien que ça leur ferait extrêmement plaisir. Et il voyait aussi le regard d’Isaia, illuminé comme il l’était en ce moment. Heureux. Une chose qu’il n’avait jamais vraiment vue chez lui, puisqu’il côtoyait d’avantage la satisfaction malsaine d’un enfant qui martyrise son grand frère. Et si on pouvait appeler ça de la joie, ce n’était pas le simple bonheur d’être ensemble. C’était la jouissance d’un plan complexe qui aboutissait et le faisait atteindre son but, c’était la gratification d’un esprit intelligent qui parvenait à se défaire de toute situation par la supplication, les ordres, l’hypocrisie et la méchanceté. Jamais de la joie.

Il était rare que le jeune sommelier ait réellement un impact dans la vie de qui que ce soit. D’ordinaire il y passait, répondant à un besoin passager, se fondant dans l’idéal et dans le désiré, sans marquer l’esprit par sa répartie, par son arrogance, par sa vivacité d’esprit ou par son talent comme le faisait son frère autrefois, et sans doute encore maintenant. On l’oubliait en un rien de temps, à peine après l’avoir remercié, ou l’avoir aimé le temps d’une nuit. Avec tous il était comme ça, même les femmes qu’il étreignait d’avantage pour soulager les besoins de son corps que par réelle envie ou par défi ridicule. Tendre ou passionné, tout n’était qu’un vaste jeu pour celui qui avait l’habitude de savoir ce qu’attendait quelqu’un en quelques minutes. Un regard, des mots échangés à la va vite et il se coulait dans un personnage qui n’était pas lui, qui ne représentait que son ombre. Amical et menteur, rebelle et acteur, tout était bon pour couler sur les gens comme la pluie sur les ardoises de leur maison de famille. Ne rencontrer aucun conflit, ne jamais s’énerver, ne jamais décevoir. Être pendant quelques instants le confident idéal, l’amant parfait, le collègue respecté ou la connaissance sympathique. En ça, il était important. Des heures, des jours, mais jamais guère plus. Parce que quand il était avec une femme, elle lui reprochait de tout lui céder et ne pas tenir vraiment à elle. Ses amis le pensaient trop peu égoïste et plat de caractère, même sa propriétaire avait du mal avec lui à force, sans bien savoir pourquoi.

C’était un comble que son attitude adaptée et idéale soit celle que, finalement, les gens aiment le moins à terme. Oh, cela lui convenait très bien puisqu’il préférait avoir quelques amis et s’y tenir, mais cette constatation le faisait toujours rire. Bref, il entrait dans une vie aussi rapidement qu’il en ressortait, et son caractère en était toujours la cause. Avec Isaia, c’était l’extrême inverse. Ne pouvant pas réellement s’adapter au frère parfait qu’il aurait voulu avoir, Tullio se montrait égoïste, rancunier, susceptible et mordant. Mais il avait l’impression d’exister aux yeux de son frère. Après cinq ans il avait toujours envie de le revoir, et le plaisir simple qu’il affichait ne pouvait pas être feint. Il connaissait suffisamment bien Isaia, et à moins qu’il ait considérablement changé pendant tout cet éloignement, le sommelier le savait incapable d’autant de qualités d’acteur. De plus, il ne jouerait pas celui qui se rabaisse et qui laisse exprimer sa joie sans un tic trahissant la faille. Sans un froncement de sourcils dédaigneux qui le caractérisait toujours pour Tullio, sans une marque. Qu’il ne vit pas, et ce n’était pas faute de l’observer, son regard azur fixé sur le charme angélique d’Isaia. Auquel il était sans doute le seul à ne pas succomber.

Et l’évidence s’imposait, cet homme qu’il avait si peu porté dans son cœur sinon pour le haïr pendant tout ce temps, avait changé. Il était devenu capable de s’excuser sincèrement. Sans cette certitude absolue, jamais Tullio n’aurait accepté sa proposition, jamais il n’aurait toléré de revenir en arrière sur ces années de silence de sa part. Mais la spontanéité d’Isaia, son plaisir évident à se trouver près d’un frère qui acceptait de le laisser approcher, c’en était trop pour sa rancune de vieil aigri qui fondait peu à peu, laissant l’espoir pénétrer son cœur et souffler un vent de renouveau. Malgré tout ce qu’il avait pu jurer et promettre en quittant ce frère si détestable, voilà qu’il se laissait de nouveau avoir. Comme un doux poison, le sourire d’Isaia tentait de le convaincre de lâcher prise et d’accepter la réconciliation. Rancune VS Excuses, le match n’était pas gagné d’avance. Tullio espérait juste que cette fois, cette fois ce n’était pas un mensonge. Que ce n’était pas tout ce qu’il avait envisagé au début de cette conversation. Un moyen pour rendre leurs parents heureux, un subterfuge afin se faire passer pour un fils et un frère modèle, une blague de mauvais genre qui n’aurait pour but que se satisfaire lui-même.

Parce que si c’était cela, eh bien Tullio ne lui pardonnerait jamais. Quitte à anéantir pour de bon leur famille, il déménagerait, en Angleterre peut être, après tout il apprendrait la langue en un rien de temps. Ou bien au Japon, ces orientaux si avides de découvrir le vin français. C’était un projet qu’il menait de longue date et, si Tullio n’avait jamais osé franchir le pas, il économisait tout de même en vue de cette décision, de ce rêve impossible. Et peut être qu’un jour il partirait. En tout cas, si Isaia se jouait encore de lui, nul doute que le jeune sommelier ferait ses bagages, et partirait monter son affaire avec ses maigres pécunes et son seul talent. Mais cela lui ferait mal. Encore. De devoir quitter ses habitudes, ce n’était pas si compliqué. Mais accepter que son frangin l’avait encore pris pour un con, ça il ne le tolérerait pas et une partie de lui, celle qui tentait de s’ouvrir à Ilana par exemple, se briserait pour de bon. Le laissant froid et insensible comme la pierre, capable d’à peu près tout pour satisfaire les autres là où il avait échoué dans son rôle de frère.

- C'est ce que j'étais venu chercher, oui, mais je m'attendais à repartir les mains vides. Alors... je... ça m'étonne. Désolé.

Mais non, ce sourire et ces hésitations semblaient réelles. Et, bordel, ça lui donnait envie de se relever et de lui confier à nouveau ses mains. Ce qu’il ne fit pas, évidemment, mais la gêne était maintenant là. Tullio passa nonchalamment une main dans son catogan qu’il défit d’un mouvement du poignet, libérant ses cheveux pour se donner une contenance.

- Ça va. Content que tu sois satisfait, au final. Mais bon, pour tout te dire j’ai cru que tu partirais les mains vides. Enfin ...

Tullio hocha la tête quand il lui souhaita bonne chance avec la jeune fille qu’il s’empressa d’ailleurs de regarder. Là, ça devenait presque urgent d’aller la voir et de la prendre dans ses bras. Il ne savait pas trop pourquoi mais cela lui semblait être une excellente idée, un besoin impérieux. C’était ... Tullio déglutit, il avait quoi sérieux ce soir ? Une envie soudaine d’elle, c’était pas un peu bizarre ? Il tenta de se calmer en reprenant un air plus fermé, acceptant ses excuses d’un pâle sourire qu’il lui renvoya pour lui faire comprendre qu’il ne regrettait pas. Du moins, pas encore. Il commença presque en le voyant lui donner ce qu’il savait être un numéro de téléphone.

- Tiens, c'est mon numéro de portable. Je ne veux pas te stalker, alors c'est toi qui me contacteras en premier, si tu as envie de me voir... Ou juste si tu veux m'envoyer un message, ou n'importe quoi. Ok ?

Mais bordel, il allait lui dire quoi ? Tullio ne savait pas vraiment ce qu’il pourrait raconter à son frère au téléphone, aussi se promit-il de ne pas l’appeler. Le voir ? Euh ouais, dans longtemps hein. Parce que gérer son retour dans sa petite vie tranquille en plus du bouleversement que cela avait l’air de provoquer dans sa conception de son quotidien, il fallait d’abord qu’il s’en remette. Qu’il accepte l’idée d’avoir pratiquement pardonné à celui qu’il détestait il y a de ça ... déjà tout ce temps ? Tullio était horriblement sans gêne d’avoir quitté son poste, aussi lui répondit-il rapidement quand il insista un peu lourdement.

- Oui oui je le ferai. Allez, à la prochaine, il faut vraiment que j’y aille là.

Et Tullio se leva en même temps que son frère, mais à sa différence, il ne s’attarda pas. Ses jambes s’activèrent tandis que ses mains reprenaient son chariot de service, l’air anxieux d’avoir tant dérogé aux règles du restaurant même s’il savait que son patron ne lui en voudrait pas, au vu de son sérieux et excellent travail habituellement. Il se détourna d’Isaia, et ne vit pas les longs regards qu’il lui lança. Il ne remarqua que son salut d’un coin de l’œil, lui répondant d’un haussement d’épaules, mais ne regarda pas son visage alors qu’il le scrutait en souriant. Et ne sut donc jamais que le départ d’Isaia ce soir là était teinté d’un bien étrange sentiment. Non, il se contenta de reprendre le travail avec assiduité et sans trop réfléchir à ce qu’il venait de se passer.

Mieux s’entendre avec son frère, ça signifierait logiquement le revoir. Plus souvent que jamais. Et ne rien pouvoir lui cacher, jamais. Deux petits détails qui l’embêtaient plutôt, à vrai dire. Comment se débrouillerait-il s’ils se disputaient encore et que le sujet de Paola venait sur le tapis ? Que faire si un jour il l’appelait simplement « frangin » et que Tullio se voie obligé de lui répliquer qu’ils n’étaient pas frères ? Autant de questions qui couraient dans son esprit, commençant à l’inquiéter. Il ne pensait plus qu’au visage d’Isaia dans telle ou telle circonstance, et sa fin de service ne fut à vrai dire pas représentative de son talent. Il se trompa deux fois dans une commande, gâcha une bouteille en l’ouvrant et laissant décanter trop longtemps un vin jeune qui perdit un peu trop de sa saveur.

C’est effondré qu’il se jeta dans les bras de ladite serveuse en fin de nuit. Il était tard, Tullio en avait marre de n’avoir qu’un seul visage en tête et ce soir il voulait juste oublier quelques heures ce qui s’était passé. Son envie de la prendre dans ses bras se transforma en frustration quand il se rendit compte à quel point cela n’allégeait pas son esprit survolté. Tullio dormit très mal cette nuit là, d’un sommeil agité qui ne voulait pas le laisser tranquille. A son réveil il ne s’en souvenait plus, mais seule la désagréable impression d’avoir aperçu une chevelure dorée demeurait.
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La rancune du sommelier

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